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Observatoire

  • : wikipedia ou le mythe de la neutralité
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  • : observatoire de wikipedia qui se prétend une encyclopédie, sans spécialistes ni vérification d'experts, chacun peut écrire ce qu'il veut sous anonymat : une pseudo-encyclopédie où prospèrent la propagande et l'irrationnel. Blog de réflexion sur la culture
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  • Professeur de philosophie, j'ai découvert que WP s'adresse à la jeunesse mais que ses résultats sont problématiques pour une supposée encyclopédie. Rédactions erronées, déformations, tendance à la propagande. Une mise en garde.
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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 17:32
Wikipedia appartient à un courant très actuel, venu des Etats-Unis, mais loin d'être absent en Europe : mépris et haine de la pensée, dont le populisme qui triomphe en politique est son logique complément et son meilleur compagnon.

Qu' advient-il de la culture, de la vie intellectuelle, et de tout le domaine des Humanités, des Lettres et des sciences humaines, plus particulièrement ? Qu'arrive-t-il aux individus qui en sont les porteurs , les pilers et les relais ? Un vent de crise souffle sur la vie de l'esprit.




Un article dans Libération rend compte d'un livre important qui dénonce cette haine de la pensée, cette  haine de la théorie qui sévisssent dans notre civilisation,
et qui ruine en particulier les universités avec cette désastreuse idéologie de l'évaluation passant les idées à la moulinette de la mesure quantitative, -méthode et idéologie souvent dénoncées ici-, et avec elles la culture toute entière. Cette tendance, venue des Etats-unis en l'occurrence (ce dont traite cet ouvrage) se trouve être une tendance lourde oeuvrant à la destriction de la vie intellectuelle et de la création. Venue des Etats-Unis,  comme wikipedia qui en est un des symptômes majeurs et une des prologations les plus populaires et sans doute assez ravageuse parmi les procédés d'arasement de la culture et d'insidieuses inflitrations d'idées non seulement fausses et bêtes mais dangereuses.



N.B. l'expression
"venue des Etats-unis" marque en l'occurrence qu'il faut l'entendre comme un signe avant-coureur, soit les Etats-Unis, en tant qu'ils nous précèdent. Signe donc il faut être attentif, surtout lorsqu'il est manifestement à entendre comme un signal de danger.



L'article traite de la haine de la théorie comme phénomène de civilisation qui mérite d'être dénoncé


Au sujet de "La fabrication des sciences humaines" par CLindsay Waters dont rend compte  l'article d'ÉRIC AESCHIMANN : Lindsay Waters L'Eclipse du savoir Traduit de l'anglais par Jean-Jacques Courtine, ed. Allia.


 

«Abstenez-vous de juger de peur de l'être», «la guerre menée contre ce qui est jeune et nouveau pourrait avoir pour slogan : "Faites profil bas"», «la critique la plus dévastatrice que l'on puisse adresser à un chercheur est qu'il a de "grandes idées".» Voilà quelques-uns des apophtegmes que la situation actuelle des humanities (sciences humaines américaines) inspire à Lindsay Waters. Aussi mordant que dépourvu du moindre soupçon de ressentiment ou de nostalgie, son essai dresse le tableau d'une pensée contemporaine agonisante à force d'être passée aux moulinets de l'évaluation bureaucratique, de l'amour de la servitude, de la haine de la théorie.



«Montagnes».


Lindsay Waters dirige le département «sciences humaines» des presses universitaires de Harvard. Il n'est pas le plus mal placé pour décrire le symptôme le plus visible - quoique paradoxal - de l'évolution en cours : l'inflation éditoriale. Jamais on n'aura publié autant d'articles dans les revues spécialisées, autant d'ouvrages savants. «Des montagnes de livres que personne n'aime ni ne lit.» «Lire un article ? Quelle idée vieillotte ! Quelle conception médiévale !» Dans les universités américaines (de plus en plus en France grâce aux réformes en cours), «publier» vise d'abord à décrocher une titularisation. Dans les commissions universitaires, par souci d'objectivité, on va lister, quantifier, mais non plus lire : chez ces gens-là, monsieur, on compte. «Nous nous sommes d'une certaine manière débarrassés du processus d'évaluation de nos collègues au profit de ces revues d'élite», constate un professeur cité par Waters. Qui demande : «A-t-on affaire à une contribution au savoir, si   personne ne la lit ?»



De ce point de départ, de ce bout de ficelle administrative, Waters déroule toute la pelote de la «crise du jugement» où s'abîme la pensée contemporaine. Le jugement, rappelle-t-il, est  «l'exercice d'une liberté responsable», qui engage entièrement le sujet, tout autant que penser est «quelque chose qu'il faut accomplir par soi-même». «Quand des départements [universitaires] et des administrateurs font appel à des experts extérieurs, ils se dérobent à la tâche de prendre une libre décision.» Et si les «administrés», en l'occurrence professeurs et chercheurs, se plient à la nouvelle règle du jeu, c'est parce qu'«il y a bien trop de gens dans ce pays qui adorent êtres dirigés». La Boétie, made in America.



 

A travers le cas de l'université américaine, c'est la normalisation des années 80 qui est une nouvelle fois décrite, l'histoire de cette «chape de plomb» imposée par «un certain nombre d'universitaires [...] devenus les architectes du régime», esprits faussement rebelles qui, «célébrant leur apostasie», ne cessent de «dénoncer les espoirs insensés qu'ils avaient entretenus dans leur jeune âge, lorsqu'ils croyaient que les idées nouvelles qu'ils tentaient de faire naître pourraient changer la nature du savoir». «Notre époque - comme bien d'autres avant elle - est le théâtre d'une guerre brutale mais silencieuse des plus âgés contre les plus jeunes.» Aux aspirants universitaires, la génération installée murmure : «Vous qui entrez ici, renoncez à toute espérance», à l'espoir que «quelque chose de nouveau apparaisse», n'oubliez pas que «le temps des révolutions scientifiques est fini». Bref, renoncez à la théorie. Mais, pour Waters, bien au contraire, «faire le choix de la théorie, c'est faire le choix de la vie plutôt que la mort», car «la théorie est ce qui surgit lorsque notre manière de construire le monde se heurte au monde».



«Erreur».

 

Conclusion à l'usage des générations nouvelles : «La curiosité est un vilain défaut, qui vous sera fatal. Cela risque de vous empêcher de devenir titulaire. Le bon professionnel se reconnaît à ses vertus : myopie, enfermement. Si vous avez en tête l'idée que l'universitaire devrait être un intellectuel, vous faites grandement erreur. Le chercheur idéal creuse son trou dans son petit domaine et ne prête aucune attention à tout ce qui peut bien passer au royaume des œuvres et des idées.» Universitaires ou non-universitaires, nous voilà prévenus.


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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 15:38
A lire sur le site de Catherine Kintzler, Mezetulle, un article de réflexion sur le pouvoir, à partir du malaise créé par Sarkozy, qu'un philosophe décortique pour l'expliquer.


Sarkozy: l'Elysée en tant que Loft ?  par Jean-Jacques Delfour

résumé :

Où existe réellement le président Sarkozy ? D'un côté, au sommet de l'État, de l'autre, au milieu du champ communicationnel global. La connection de ces deux structures hétérogènes et l'inversion de leurs fonctions, brouillant l'ordre et la distinction entre la personne publique et la personne privée du président, attribuant à l'une les propriétés de l'autre, fournit une grille de lecture du "phénomène Sarkozy" ainsi que des interprétations dont il est l'objet. C'est sa banalité comme personnage audiovisuel qui fonde son anormalité comme représentant politique. On peut redouter les conséquences de la soumission du pouvoir à l'espace médiatique dominé par l'exhibition des affects.


citations :



Espace politique et espace communicationnel : une hétérogénéité
De quoi Sarkozy est-il le symptôme ? Cette question disparaît aujourd'hui derrière un consensus apparent : le président se comporte de manière anormale ; l'opinion publique hésite entre l'hypothèse inquiétante d'une sorte de « folie » et l'hypothèse incongrue d'une espèce de « bêtise » (il ne comprendrait pas sa fonction) .  [...]



Anormalité politique et banalité médiatique
C'est cette double erreur, d'un côté se croire détenteur d'un pouvoir qu'il n'a que par délégation et qu'il n'« a » pas à proprement parler, mais qu'il exerce seulement sous le couvert d'une convention partagée, de l'autre côté se croire aussi sujet souverain dans l'espace médiatique, qui lui donne un air de monarque de carnaval et en fait un objet de scrutation publique, donc, hélas, doublement risible.
[...]


l'article complet sur
Mezetulle.

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12 mars 2008 3 12 /03 /mars /2008 10:51
Une analyse par un philosophe de la conception du pouvoir qui est celle de Sarkozy.  L'auteur pose la question : Sarkozy aurait-il une conception théologico-politique du pouvoir ?


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Dans la série "ce que vous ne verrez jamais sur wikipedia", soit  des idées, des analyses pour aider à comprendre. Je propose cette analyse car elle me semble tout à fait pertinente, et mérite d'être conservée sur le blog.


Sarkozy et la théologie du pouvoir
 

: article de Bruce Bégout écrivain et philosophe, maître de conférences à l’université Michel-de-Montaigne de Bordeaux-III.
 

paru dans Libération : mercredi 12 mars 2008
 


Dans sa Théologie politique de 1922, Carl Schmitt identifiait l’essence du pouvoir à la décision absolue, sans raison ni justification, la décision pure qui n’avait de sens qu’en elle-même, par elle-même. La dissolution du pouvoir commençait lorsque l’autorité, censée l’incarner, se laissait embobiner par les palabres juridiques et démocratiques et cherchait des motifs raisonnables à ses actions. Car, dès lors, le pouvoir était bridé par l’idée du Bien, et l’autorité se liquidait dans la simple application d’une rationalité qui la régissait d’en haut. Or la décision ne doit être précédée par rien, car elle émane de la toute puissance de la souveraineté absolue. Sans fondement, elle est au fondement de tout. De même qu’elle naît sans raison, elle doit être obéie sans raison. On reconnaît là la conception absolutiste de la monarchie de droit divin qui conçoit le pouvoir politique comme l’émanation terrestre de la puissance divine de création ex nihilo. L’essence du pouvoir réside dans l’abîme insondable de la décision du chef, seule à même de sortir de la cacophonie de la démocratie représentative et d’imposer la voix, une voix. Aussi l’état d’exception était-il la traduction politique de ce miracle de la décision.
 

 


Non content de vouloir rétablir la transcendance et les valeurs soi-disant ancrées en elles, en re-affirmant la radicalité de la religion, face à la tolérance molle et sans passion de la morale laïque (voir le discours devant le Crif), le président Sarkozy se révèle de plus en plus comme un farouche partisan du décisionnisme politique qu’encensait Schmitt et qui lui fit applaudir l’arrivée de Hitler au pouvoir. La plupart des décisions politiques qu’il a prises récemment, en voulant contrer «l’immobilisme» des années Chirac, relève de l’arbitraire le plus pur de la puissance. Ses conseillers et ministres eux-mêmes découvrent post festum les décisions et doivent les commenter à chaud sans préparation : «je décide, vous exécutez». Même les décisions les plus surprenantes, voire absurdes, prises sans concertation ni réflexion (suppression de la publicité sur les chaînes publiques, parrainage d’un des 11 000 enfants juifs morts en déportation par un élève du primaire, etc.), doivent être mises en pratique dans les plus brefs délais par des ministres aux ordres qui font le gros dos et s’interrogent.
 


L’activisme tous azimuts de Sarkozy ne relève donc pas seulement de son bougisme quasi pathologique, mais de la conception même qu’il se fait du pouvoir : l’émanation immotivée de la puissance. Le mal est donc plus profond. Il ne s’agit pas là seulement d’un reflet de l’époque et de sa vitesse, mais, plus sournoisement, d’une expression d’un absolutisme qui déguise son nom derrière une flopée de sondages consultatifs (la présidence monarchique, où le principe réside dans l’Un et émane de l’Un).



On comprend mieux la réaction violente de Sarkozy à la question de Laurent Joffrin lors de la présentation des vœux présidentiels de janvier sur une possible dérive monarchiste du pouvoir. Elle avait touché la corde sensible. Ce décisionnisme soulève ainsi les faiblesses de notre démocratie soit qui s’enlise dans une démagogie d’opinions où la décision compte pour rien, puisqu’elle est fondée sur ce que souhaiterait la majorité sondée, soit qui, par un phénomène sauvage de compensation, exalte la décision absolue de l’autorité. C’est que la décision est écrasée entre les deux (mauvais) infinis de l’absence de raison. Elle est prise sans délibération, dans la résolution pure de l’action, et elle s’applique elle-même sans explication, dans l’obéissance servile. Et comme toute décision sans raison, elle s’entête au déni même de la réalité qui proteste et résiste. C’est que, pour ne pas perdre la face, le pouvoir doit maintenir le caractère immotivé de la décision. Le président n’a pas à se justifier, sa conception du bien public suffit à légitimer une décision prise. Au mépris des protestations des experts et des principaux intéressés, la décision fait valoir la puissance nue du pouvoir.
 


Avec cette double volonté, affichée dernièrement à grands renforts d’effets d’annonces, de réinscrire la religion dans le débat public comme morale radicale enracinée dans la transcendance absolue (Dieu) - face à la relativité des éthiques immanentes et laïques, et de rétablir le pouvoir de décision sans raison, on peut se demander si, après les monarchies constitutionnelles de Mitterrand et de Chirac, plus soucieuses d’entretenir une cour que d’affirmer leur puissance absolue, Sarkozy ne revient pas à une conception théologico-politique du pouvoir.

 


On comprend dès lors pourquoi la transcendance lui tient tant à cœur. Il ne s’agit pas simplement d’un facteur d’ordre au sens où, selon sa vision naïve des choses, la religion sert à donner un sens à l’existence et à discipliner les passions, mais un facteur de puissance. Le flirt avec Dieu s’expliquerait ainsi par la volonté de retrouver le cœur même du dispositif théologico-politique : la décision souveraine de l’autorité. Mais on pourrait s’interroger sur l’horizon même de ce décisionnisme. Car la décision elle-même ne supporte pas l’interrogation (ce pinaillage rationaliste qui cherche l’universel). Elle ne sait pas elle-même ni à cause de quoi ni en vue de quoi elle agit. Un autre partisan du décisionnisme existentiel et politique, Martin Heidegger, avait insisté dans les années 20 sur ce caractère abyssal de la décision. La décision se fondait sur la nullité de tout fondement, de sorte que son caractère monarchique était aussi anarchiste. C’est parce qu’elle est sans principe, qu’elle est le seul et unique principe qui vaille. Or, comme les étudiants de Heidegger qui se moquaient de cette fascination de leur professeur pour la résolution pure et la décision sans appel, on pourrait dire : le Dasein de Sarkozy est résolu, très résolu même, mais il ne sait pas à quoi.

 


source Libération
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6 mars 2008 4 06 /03 /mars /2008 02:02

dans la série "ce que vous ne verrez jamais sur wikipedia" : Karl Marx n'a pas dit son dernier mot.

 
C'est dans le  Monde et c'est une interview de Jean-Claude Milner : où il est encore question de Marx, pas mort le bougre .


 

Pourquoi lire l'auteur du "Capital", retenu cette semaine  par le "Monde de la philosophie" ? Pour la netteté de la forme, la force du raisonnement, explique Jean-Claude Milner.

 


Quelle est la place de Marx et de son oeuvre dans votre itinéraire de pensée ?



Quand cesse-t-on de se fixer pour seul but de bien redire ce qui a déjà été dit ? Ce moment, pour moi, a dépendu de Marx. Ecrire par soi-même, et non pas pour satisfaire aux exigences académiques, ce n'est pas si simple ; si j'y suis parvenu parfois - peu importe que le résultat soit ou non digne d'intérêt -, c'est d'abord grâce à Marx.


D'autres noms ont pris le relais ensuite, mais il y a là une priorité et une dette. Bien entendu, l'impulsion que donna Louis Althusser fut décisive, mais la suite revient aux textes de Marx lui-même. Je ne dirais pas qu'ils m'ont appris à penser, mais ils m'ont appris que la pensée consiste à abandonner ses bagages. Marx fut l'occasion de ma première émigration. Si je devais résumer ce qui a compté le plus et compte encore, je mentionnerais ceci : quand on le lit bien, Marx rend spécialement sensible au fait qu'une entité n'a pas besoin de changer de nature pour opérer des effets opposés. Ce n'est pas que l'entité se transforme en son contraire ; c'est parce qu'elle demeure identique à elle-même que ses effets s'inversent. La machine, en restant ce qu'elle est, peut accentuer la servitude ou amorcer une liberté. La bourgeoisie ne devient pas différente d'elle-même entre le temps où elle déclenche les révolutions et le temps où elle installe les conservatismes. Le capitalisme a besoin à la fois que la plus-value existe et qu'aucun capitaliste n'arrive à comprendre qu'elle existe.


Plus près de nous, c'est en persistant à s'inscrire dans une même structure historique que l'Europe démocratique a produit, à l'égard du nom juif, et le refus du crime et l'acceptation des résultats du crime. On a là le même ordre de retournement topologique que ceux que Marx décrit et analyse. Il usait du langage hégélien et de la dialectique. Ce n'est nullement nécessaire. D'autres langages se révèlent tout aussi adéquats : je pense à Roman Jakobson ou à Michel Foucault. Reste qu'on a besoin d'avoir lu Marx pour s'en rendre compte.


Quel est le texte de Marx qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?


Beaucoup de textes m'ont marqué, d'une manière ou d'une autre. Notamment les textes de la période 1840-1850, modèles d'intelligence. Mais le plus accompli à mes yeux est Salaire, prix et profit. La netteté de la forme, la force du raisonnement, la volonté de ne rien céder au politiquement correct, la force explicative face à des phénomènes paradoxaux, tout est admirable.


Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?


Je serai le premier à soutenir que les doctrines économiques de Marx méritent entièrement le regain d'intérêt dont elles bénéficient. Mais est-ce là l'essentiel ? Je ne le crois pas. Pour la politique, on ne peut pas passer sous silence le prix que Marx a dû payer pour se détacher de Hegel : l'absence de toute réflexion véritable sur les institutions. Sur l'Etat, sur le suffrage, sur les pouvoirs, sur le droit, rien que de la critique hautaine. C'est pourquoi il a fallu que Lénine improvise - brillamment, certes, mais l'improvisation dans ces domaines est interdite : elle a conduit à la catastrophe.


Je placerai Marx ailleurs. Du côté de l'écriture et du côté de la pensée. Leo Strauss a insisté sur l'existence d'un art d'écrire sous la persécution. Soit, mais il faut se demander aussi comment on a fait, après les Lumières, là où l'on pouvait écrire sur des sujets brûlants sans craindre la persécution. La réponse est simple : il a fallu développer un nouvel art d'écrire. Ce fut la plus glorieuse entreprise du XIXe siècle ; ceux qui l'ont menée ne sont pas si nombreux. En langue française, je ne vois guère que les romanciers et les poètes. En langue allemande, Marx est certainement l'un des plus importants.


Il a pratiqué deux modes d'écriture. L'un, je l'appellerai la corrosion du présent par l'espérance de l'avenir - tels sont les textes sur l'actualité, Les Luttes de classe en France (1850), Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte (1852), les articles du New York Tribune (1852-1862). Ou les commentaires occasionnels des oeuvres littéraires - je pense à l'étonnant démontage des Mystères de Paris, dans La Sainte Famille (1845). L'autre mode d'écriture relève du savoir - Marx le détache explicitement de toute espérance. Voir la préface du Capital.


Mais, dans les deux modes d'écriture, il s'agit d'écrire sans craindre la persécution. J'entends par là, bien entendu, la persécution policière, mais il existe des formes de persécution plus subtiles. Par exemple, la désapprobation de ceux dont on devrait, au nom de l'espérance, se faire des amis. Rien de plus estimable chez Marx que sa volonté d'être sourd aux gémissements des bonnes âmes lui criant qu'il a tort de ne pas se tromper. Mais ne nous arrêtons pas aux détails. La vraie question concerne l'avenir de l'art d'écrire sans réserves mentales, art plus récent que celui de Strauss, mais plus oublié encore.


Je sais que la persécution a reparu. Les mises à mort, les malédictions, la prison, tout a recommencé. Alors, l'art d'écrire sous la persécution redevient incontournable. Mais, dans les lieux où le pire ne s'est pas encore installé, il ne faut pas se hâter de renoncer à cet autre art d'écrire dont Marx fut un maître. Ni prudence ni respect, raisonner sans fléchir, ne pas faire semblant d'avoir tort quand on a raison, ne pas laisser à des prête-noms le soin de dire ce qu'on pense, ne pas enrober ce qu'on tient pour vrai dans des déclarations d'allégeance et de fidélité à ce qu'on tient pour faux, voilà ce que je retiens de Marx. Je constate, parmi ceux qui se réclament de lui, une grande indifférence à la question.


Reste la pensée. On sait que Marx se déclare matérialiste. La proposition matérialiste par excellence s'énonce : rien ne se perd, rien ne se crée. Bref, la matière est un jeu à somme nulle. Or le matérialisme de Marx affirme ouvertement le contraire : il y a quelque chose de matériel qui se crée par le seul jeu des forces matérielles. Telle est la théorie de la plus-value : la force de travail crée de la valeur là où il n'y en avait pas.


Toutes les grandes pensées matérialistes reposent sur un opérateur analogue. Ou bien quelque chose se perd ou bien quelque chose se crée. On peut repérer des matérialismes du "moins-un" (ainsi Freud dans ses textes finaux) et des matérialismes du "plus-un" (le clinamen de Lucrèce, l'aléatoire darwinien comme origine des espèces, etc.). Le "pas-tout" de Lacan s'ouvre aux deux lectures. Ces divers opérateurs énoncent que le jeu n'est pas à somme nulle. Ou que le seul jeu qui vaille est un jeu dont la somme n'est pas nulle. Négative ou positive, cela dépend des doctrines.


Mais, dans la réalité, les jeux à somme nulle tiennent le haut du pavé. Ils s'appellent matière, ou esprit, ou grand dessein, ou ordre mondial, ou révolution mondiale, ou Père Noël, qu'importe - c'est l'infâme. Contre cet ennemi, les textes de Marx renferment, un peu trop caché, un opérateur efficace.

Propos recueillis par Jean Birnbaum



 
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2 mars 2008 7 02 /03 /mars /2008 11:31
Pour le conserver,voici l'intégralité de l'article précédemment indiqué  de Robert Maggiori sur "la science est laïque"  que l'Eglise de Rome traduit en "la science humilie le pape" 

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A propos de Sarkozy et Be
rlusconi, et la question de la laïcité

Il y a mille raisons, politiques, morales, voire psychologiques, d’établir un lien entre Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy. Même populisme, même autocratisme, même histrionisme, même goût immodéré pour la scène, même manière de traiter en petit personnel collaborateurs et alliés, même emprise (réelle pour l’un, espérée pour l’autre) sur l’information, même inculture littéraire et philosophique - les imagine-t-on un livre à la main ? -, même habileté rhétorique, même façon d’exhiber la richesse… Mais un point commun mérite d’être spécialement souligné : divorcés et pères d’enfants de femmes différentes - situation que la Sainte Eglise romaine et catholique n’approuve que très peu -, ils mettent la même ardeur à affirmer les vertus de la religion et à disqualifier la laïcité.

En France - «République indivisible, laïque, démocratique et sociale» -, il n’y a pas eu des millions de gens dans les rues après que son président a déclaré que l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, indiquant par là qu’il n’est de morale que religieuse. En Italie, il y en a eu des manifestants, un véritable hourvari, avec pétitions, débats houleux à la télévision, interventions au Parlement, des centaines d’articles, des milliers de posts sur les blogs… Pour défendre la laïcité ? Non. Pour garantir la liberté d’expression du… pape, terriblement menacée ! En France, on a raison de s’inquiéter des propos du Président. En Italie, on se demande si se déclarer athée ou laïque ne va pas bientôt être passible de sanctions pénales.


 

Remontons loin, au 15 mars 1990. Dans un discours prononcé à Parme, Joseph Ratzinger, encore cardinal, cite une phrase de l’épistémologue «anarchiste» Paul Feyerabend, disant que, «à l’époque de Galilée, l’Eglise demeura bien plus fidèle à la raison que Galilée lui-même», et que «le procès contre Galilée fut raisonnable et juste». Il la reprend en 1992 dans Un tournant pour l’Europe (éditions Paoline, Rome), ce qui laisse croire qu’elle lui plaisait diablement, sinon qu’elle traduisait sa propre pensée.


 

Le 17 janvier dernier, Ratzinger, devenu Benoît XVI, est invité par le recteur de l’université La Sapienza de Rome, Renato Guarini, à tenir une lectio magistralis lors des cérémonies d’ouverture de l’année académique. Certains professeurs s’en émeuvent et, rappelant la citation tellement prisée par le pape, écrivent au recteur qu’«en tant qu’hommes de science fidèles à la raison et enseignants qui consacrent leur vie à l’avancée et à la diffusion des connaissances» ils se sentent offensés, et, «au nom de la laïcité de la science et de la culture, dans le respect de cette faculté ouverte à des chercheurs et des étudiants de toute obédience et de toute idéologie», expriment le vœu que «l’événement incongru» n’ait pas lieu. La lettre circule dans les autres universités et recueille rapidement près de 1 500 signatures de professeurs. Elle se diffuse aussi parmi les étudiants, qui, d’assemblée en assemblée, créent une «mobilisation» contre la venue du pape à La Sapienza. Sur les murs de la fac tombe une immense banderole : «La science est laïque».


 

S’appuyant sur le rapport du préfet, qui craint des troubles, le Vatican annule la visite du pape. Benoît XVI peut tenir tous les discours qu’il veut, et les plus réactionnaires, sur la famille, l’homosexualité, les unions de fait, l’avortement, la procréation assistée, l’euthanasie - mais hors de l’enceinte de l’université. Tout est bien qui finit bien ?


 

Eh non ! Le diabolique cardinal Ruini, vicaire général de Sa Sainteté pour le diocèse de Rome, retourne la situation : le pape est victime de l’intolérance des laïques. On l’empêche de parler, on l’humilie ! Que tous les défenseurs de la foi et de la liberté viennent à son secours ! Et, de fait, des milliers de manifestants «antilaïques» se retrouvent place Saint-Pierre. L’Osservatore Romano écrit que «la menace contre le pape est un événement dramatique». Des hommes politiques de tous bords entrent en scène pour manifester leur solidarité à l’Eglise bâillonnée, fustiger les «mauvais maîtres», les impies, les… intégristes ! Silvio Berlusconi en profite pour attaquer la gauche, alliée à des «franges intolérantes», et l’appelle à «un sévère examen de conscience». L’Italie est le pays où l’Eglise (catholique) a le plus de pouvoir. Pape, cardinaux, évêques, prêtres, se mêlent de tout, participent à tous les débats dans la presse écrite et audiovisuelle, infléchissent les politiques, ont des représentants dans tous les partis, possèdent des empires médiatiques, forment les consciences, dessinent les formes et les contenus de l’éthique - laquelle, disent-ils, est chrétienne ou n’est pas. Aussi, affirmer que «la science est laïque» devient-il preuve de suprême intolérance. Il est vrai que «l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé». My God!

 
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25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 09:26
Régis Debray  à propos  des déclarations de notre Président  sur la laïcité .



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Malaise dans la civilisation



L'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance." Qu'en auraient pensé, devant le peloton d'exécution, Jean Cavaillès, Marc Bloch, Jean Prévost, Léo Lagrange ? Ils avaient assez de foi en eux pour hausser les épaules. Mais du temps où il y avait une gauche en France, cette injure - dans la bouche d'un président de la République - eût mis un million de citoyens sur le pavé. Une "politique de civilisation" ? Certes, mais laquelle ? Chacune se définit par sa façon de souder ou de distinguer le temporel et le spirituel. Des Eglises libres de l'Etat, dans une nation élue, comme aux Etats-Unis, ce n'est pas un islam inféodé à l'Etat, comme en Turquie, ni un Etat libre des Eglises, comme en France, fille de sainte Geneviève et de Diderot. Après d'heureux aperçus sur le considérable apport du christianisme, le discours du Latran a dérivé vers une falsification de notre état civil. Et la prière psalmodiée dans la capitale du fanatisme, Riyad, louant Dieu comme "le rempart contre l'orgueil démesuré et la folie des hommes", oublie que le Dieu unique a été autant cela que son contraire.


C'est entendu : si aucune civilisation ne peut vivre sans valeur suprême, le temps est passé des messianismes de substitution qui demandaient à un accomplissement politique de pallier mort et finitude. Une république laïque n'a pas à promouvoir une quelconque Vérité, révélée ou "scientifique". Mais que notre chose publique, par une chanceuse exception, se soit affranchie, en 1905, des religions établies ne la réduit pas à une courte gestion de l'économie, notre intouchable état de nature. Enraciné dans l'instruction publique, le projet républicain d'émancipation a sa noblesse. Il y a un code des libertés publiques, mais la Fraternité n'est pas réglementaire. C'est une fin en soi, qu'on peut dire transcendante, sur laquelle peuvent se régler pensées et actions.

Tout citoyen à la recherche de ce qui le dépasse se verrait enjoint de regarder l'au-delà ? Cela revient à délester la République de toute valeur ordonnatrice. Il y a loin de l'enseignement laïque du fait religieux, que j'avais recommandé, que l'Assemblée nationale a approuvé, à ce détournement dévot du fait laïque. Notre propos n'était pas d'humilier l'instit pour vanter l'iman ou le pasteur. Mais d'étendre les Lumières jusqu'au "continent noir" des religions, non de les abaisser. Encore moins de les éteindre. "La mystique républicaine,disait Péguy, c'était quand on mourait pour la République. La politique républicaine, c'est quand on en vit." Cette dernière ne sera pas quitte envers la première avec une gerbe de fleurs le 14-Juillet ou une belle envolée quinquennale. Faut-il, parce que les lendemains ne chantent plus, remettre aux détenteurs d'une Vérité unique le monopole du sens et de la dignité ? Entre la high-life et la vie consacrée, il y a le civisme. Entre le top model et Soeur Emmanuelle, il y a l'infirmière, l'institutrice, la chercheuse. Entre l'utopie fracassée et le Jugement dernier, il y a ce que l'on se doit à soi-même, à sa patrie, à autrui, à l'éthique de connaissance, au démon artistique. Ces transcendances-là, qui se conjuguent au présent, sans dogme ni magistère, ne sont pas les seules, mais elles ont inspiré Marie Curie, Clemenceau, Jean Moulin, Braque, Jacques Monod et de Gaulle (dont la lumière intérieure n'était pas la religion, mais l'histoire). Etaient-ce des professeurs de nihilisme ? Dans le rôle du mentor et du liant entre factions, la franc-maçonnerie des rich and famous semble avoir remplacé celle des loges radicales d'antan, moins flashy mais plus éclairante. Faut-il, parce que le Grand Occident succède au Grand Orient, réduire le gouvernement à une administration, la scène nationale à un music-hall et la foi religieuse au statut de pourvoyeuse d'espérance aux désespérés ? Après l'opium des misérables, l'alibi des richards ? Les vrais croyants méritent mieux.

 


Au forum, la frime, à l'autel, l'authentique ? Dieu pour les âmes, l'argent pour les corps, ceci compensant cela. C'est l'idéal du possédant. Ce cynique équilibre entre indécence matérialiste au temporel et déférence cléricale au spirituel soulagerait nos élus de leurs obligations d'instruire et d'élever l'esprit public en payant d'exemple. Ce grand écart est possible dans un pays-église, formé au moule biblique, où neuf citoyens sur dix croient en l'Etre suprême et où l'Evangile peut faire contrepoids au big money. La France, où un citoyen sur dix reconnaît l'Inconnaissable, n'est pas la "One Nation under God". Les civilisations ne se délocalisent pas comme des stock-options ou des serials télévisés - anglicismes désormais de rigueur. Fin des Chênes qu'on abat, à La Boisserie, face à la forêt mérovingienne. "S'il faut regarder mourir l'Europe, regardons : ça n'arrive pas tous les matins. - Alors, la civilisation atlantique arrivera..." Encore une prophétie gaullienne confirmée ? Le divin atlantisme désormais à l'honneur donne congé à une tradition républicaine biséculaire au nom d'une tradition théodémocratique inexportable.


L'actuel chef de l'Etat s'est donné dix ans pour rattraper le retard de la France sur la "modernité", nom de code des Etats-Unis, passés maîtres des arts, des armes et des lois. Et voilà que, sur un enjeu crucial où nous avions de l'avance sur la Terre promise des people, un born-again à la française nous mettrait soudain en marche arrière ? Bientôt la main sur le coeur en écoutant La Marseillaise ? Les lapins, faute de mieux, feront de la résistance.


Régis Debray est écrivain, directeur de la revue MédiuM.


source Le Monde


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Published by alithia - dans philosophie
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