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Observatoire

  • : wikipedia ou le mythe de la neutralité
  • wikipedia ou le mythe de la neutralité
  • : observatoire de wikipedia qui se prétend une encyclopédie, sans spécialistes ni vérification d'experts, chacun peut écrire ce qu'il veut sous anonymat : une pseudo-encyclopédie où prospèrent la propagande et l'irrationnel. Blog de réflexion sur la culture
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  • alithia
  • Professeur de philosophie, j'ai découvert que WP s'adresse à la jeunesse mais que ses résultats sont problématiques pour une supposée encyclopédie. Rédactions erronées, déformations, tendance à la propagande. Une mise en garde.
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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 14:52
Comme l'annonce Libération qui présente l'événement dans plusieurs articles dont celui-ci  les oeuvres de Freud sont  aujourd'hui rééditées par de nombreux éditeurs, car elles viennent de tomber dans le domaine public. Tombées dans le domaine public, cela s'entend dans tous les sens, y compris l'intérêt général du public, bien au-delà du cercle des psychanalystes et thérapeutes divers, pour la dimension philosophique de l'oeuvre du grand Sigmund, dont le prénom , qu'il s'est donné transformant Sigismund en Sigmund, est à lui seul un jeu de mots. Bouche cousue, un prénom intéressant pour un psychanalyste à l'écoute silencieuse !
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28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 13:22
Pourquoi je n'aime pas Popper et pourquoi Popper se trompe. Sa pensée, fort à la mode, n'est en rien conceptuelle et analytique, mais idéologique. C'est une pensée de lutte contre certains pans de la pensée et des sciences humaines, aux présupposés partisans qui l'égarent. En effet, outre ses principes épistémologiques idéologiques et de ce fait de peu d'intérêt, car uniquement centrés sur sa volonté d'invalider certains pans des sciences humaines, (analyse marxiste de l'histoire, de l'économie, psychanalyse qu'il prétend être « irréfutables » à la différence des autres sciences et des autres théories ce qui est une belle bourde : la physique galiléenne-newtonienne-einsteinnienne serait-elle autre que « irréfutable » )  voilà ce qu'il écrit lorsqu'il se mêle de politique qui se résume à : rien n'est plus nocif que la critique dans les sociétés démocratiques, car la critique mine la liberté :

« Tous les jours j’entends gémir et pester contre le monde prétendument exécrable dans lequel nous sommes condamnés à vivre. J’estime que la diffusion de ces mensonges est le plus grand crime de notre temps parce que c’est une menace pour la jeunesse, que l’on veut priver de son droit à l’espoir et à l’optimisme. Dans certains cas cela mène au suicide, à la drogue ou au terrorisme (…) Les médias, qui à cet égard sont les plus grands coupables, doivent être convaincus qu’ils causent de graves dommages. Il faut les persuader de collaborer ; les inciter à voir et à dire la vérité ; à se rendre compte des dangers dont ils sont la cause ; à faire, comme toutes les institutions saines, leur autocritique et à s’avertir entre eux. C’est une tâche nouvelle pour eux. Mais les torts qu’ils causent à l’heure actuelle sont importants. S’ils ne collaborent pas, il sera quasiment impossible de rester optimiste »
(Popper « La Leçon de ce siècle » 1993 coll. 10/18)

 Quelle platitude, quel conformisme inepte, quelle banalité à ranger au rang des pires lieux communs complètement erronés , quelle bêtise profonde ! Le suicide, la drogue, le terrorisme et tous les maux de la société « expliqués » par la démoralisation dont serait responsable la critique. Faut oser le dire ouvertement.

Nota : bien sûr Popper, mauvais philosophe et faible penseur (1), est l'auteur favori à wikipedia en matière d'épistémologie et de conformisme politique.


Alithia


note 1- comme me l'a fait remarquer un lecteur,  dit ainsi  c'est un peu rapide.  En effet,  je ne développe pas sur la faiblesse de la philosophie de Popper n'ayant aucunement l'intention de me dédier à sa pensée qui à mes yeux ne mérite pas cet intérêt.
En deux mots seulement : il s'agit une épistémologie empiriste qui, comparée à celle de Bachelard, semble en effet bien faible, car elle manifeste une ignorance de ce qu'est le processus de constitution d'une théorie ; une épistémologie qui est 
également positiviste et de ce fait réductrice et a-critique à l'égard des sciences exactes comme tout positivisme,  qui va appliquer les mêmes critères aux sciences humaines  -mais cependant pas à toutes, ce qui manque de cohérence-  ;  emprisime et positivisme  qui expliquent une incompréhension totale de la nature des sciences humaines dont témoigne Popper,  car il les soumet aux mêmes critères que les sciences exactes, ce qui est fondamentalement erroné ; d'où son incompréhension (étonnante  à ce point) de la théorie marxiste en histoire, économie, politique, ainsi que  de la théorie psychanalytique, qu'il rejette carrément en tant que telles leur contestant toute validité théorique au nom de son fameux critère de "réfutabilité" -ce qui est le cas pour elles deux mais pas pour les autres sceinces humaines ou sociales dont il ne conteste pas la validité . Cette incompréhension  est telle qu'elle signale un a priori idélologique hostile à ces théories là,  relevant de préjugés que l'on trouve explicites dans ses écrits politiques.
Enfin donc ses présupposés politiques  lui font défendre le libéralisme le plus extrême, autre idéologie, celle de Milton Friedmann et Hayek, qu'il partage. Ce sont eux qui expliquent précisément ses a priori hostiles aux dites théoriessus-citées  etqui  expliquent aussi que l'on puisse juger sa pensée particulièrement faible, tant en épistémologie qu'en politique.
Mais une fois encore je ne vais pas développer.
Les ouvrages de Michea, Milner, Dany-Robert Dufour,  et bien d'autres, si l'on s'y réfère, suffisent à comprendre pourquoi il y a lieu de parler de faiblesse théorique en ce qui concerne Popper.
Ce qui explique aussi son succès car sa pensée convient à nombre de préjugés courants et est facile d'accès du fait de la relative familiarité avec des représentations déjà là à quoi elle  ressemble ou qu'elle conforte.

Bref, Popper c'est l'anti-Bachelard mais en ce sens qu' il est resté totalement en-deça de Bachelard.
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20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 20:46
 



Dany-Robert Dufour, un philosophe analyse et critique les effets dévastateurs du libéralisme, dont les effets pervertissent tous les aspects du réel :  l'économie,  où le marché est devenu la nouvelle religion, où de manière détournée la finance prime sur la production, et où la consommation est devenue le coeur du système, à la place de la production et du travail : le système a créé de nouvelles contraintes de consommation librement consenties chez les individus dont le désir est exploité, ce qui  produit une véritable prolétarisation des consommateurs assujettis à de nouvelles normes de consommation,. En effet, ne pouvant plus offrir du travail à tous le système propose à chacun la consommation ;et la libération des pulsions.  La politique voit apparaître de nouveaux démagogues dans les vieliles démocraties sur fond de destruction des repères, où la consommation massive de télévision et d'internet contribue largement à la dépolitisation par la peopelisation de la politique,  et  à dissoudre les valeurs communes dans l'egoïté. Mais aussi l'économie psychique est captée, captivée, façonnée par des systèmes de fascination,  ce qui produit un sujet post-moderne a-critique et psychotisant, tournant autour de lui-même sans accès à la décision libre d'un sujet susceptible de maîtriser ses pulsions, qui participe d'un mouvement de désinstitutionnalisation généralisé sur fond  d'une perte du symbolique.  Et  jusqu'à l'économie du vivant dont les équilibres sont détruits. L'auteur  analyse comment cette société perverse fabrique des individus mus par leurs pulsions  que le système exploite et manipule. Il y voit ainsi le triomphe de Sade.


Dany-Robert Dufour,  auteur de Le Divin Marché. La révolution culturelle libérale, Denoël, Paris, 2007, et de On achève bien les hommes, Denoël, Paris, 2005. vient de publier La Cité perverse, Libéralisme et pornographie, chez Denoël,  qui  présente le monde qu'a produit le libéralisme comme l'avènement du monde décrit par Sade où triomphe l'égoïsme absolu ,  soit un effet du renversement de  la métaphysique occidentale, de  la philosophie puritaine de Pascal à la philosophie putaine de Sade.

On peut écouter ce qu'il en dit Sur France-culture



Dans Le Monde  sous le titre "Mutation du psychisme en vue" il publie ce texte en rapport avec sa thèse selon laquelle le capitalisme dans la forme prise sous l'effet du libéralisme, pervertit l'ensemble des composantes de la société jusqu'à  fabriquer une société perverse, une société de la perversion qui détruit le psychisme autant que les rapports sociaux.
Durant cette intense panique boursière dont nul augure économiste ne saurait, à ce jour, prévoir l'issue, on voit se répéter un curieux spectacle : ceux qui étaient, hier encore, les plus ardents défenseurs du libéralisme financier dérégulé ne cessent de faire acte de contrition et de promettre l'entrée dans un cycle vertueux. Mieux vaut tard que jamais, certes.

 


Mais la question qui se pose est de savoir si l'on peut vraiment s'en remettre, pour sortir de cette crise, à ceux qui ont conduit notre civilisation, avec tant d'efficacité, de cynisme et de suffisance, droit dans le mur. C'est une question importante, car, si elle n'est pas résolue, les opinions publiques risqueraient fort, sitôt le désenchantement et la récession installés et, comme toujours en pareil cas, de se mettre en recherche d'hommes providentiels. Il ne faut jamais oublier qu'après la crise boursière de 1929 sont venus 1933 et la tragique ascension d'un Hitler. Chacun sait qu'en Europe même, certains s'essaient déjà aux gestes expéditifs qui pourraient rassembler les foules déboussolées.


Pour éviter la répétition d'un tel drame, il faut prendre conscience de l'ampleur des dégâts et des diverses tâches de reconstruction qui s'imposent. Car le libéralisme financier dérégulé n'a pas fait que saper les bases de la finance et de l'économie marchande mondiale. Loin s'en faut : ce sont toutes les grandes économies humaines qui sont atteintes.


Elles sont en effet articulées entre elles, de sorte que certains changements essentiels dans l'économie marchande (la dérégulation) entraînent des effets substantiels dans l'économie politique, l'obsolescence du gouvernement et l'apparition de la gouvernance, issue de la corporate gouvernance, aussi appelée "dictature des actionnaires". Mais ce n'est pas tout, puisque ce dernier aspect ne peut que provoquer des mutations dans l'économie symbolique (disparition de l'autorité du pacte social et apparition de nouvelles formes de lien social comme les groupes dits "égo-grégaires", qui se caractérisent par l'exhibition conflictuelle et souvent spectaculaire d'égoïsmes en recherche de satisfactions consommatoires). En outre, ces mutations dans la culture affectent nos façons de parler, autrement dit l'économie sémiotique (par l'apparition d'une novlangue libérale marquée par des transformations de la grammaire et des altérations sémantiques où, par exemple, toute forme d'autorité, même laïque, est bannie).


Enfin, ces transformations peuvent atteindre une économie qui semble a priori rétive à toute soumission aux lois de l'économie marchande : l'économie psychique, avec une sortie du cadre freudien classique de la névrose et une entrée dans un cadre postnévrotique où la perversion, la dépression et l'addiction prédominent.


On dispose d'un concept susceptible de décrire cette propagation d'une économie à l'autre : la transduction, terme issu des travaux produits dans les années 1960 par le philosophe Gilbert Simondon. Lors d'une propagation transductive, chaque région constituée sert à la région suivante de principe, de modèle et d'amorce, si bien qu'une modification peut s'étendre progressivement et qu'une mutation générale peut apparaître après s'être propagée de proche en proche. Aujourd'hui, ce sont donc toutes nos économies, celles dans lesquelles nous vivons, qui sont malades. La conséquence est inéluctable : notre génération a été "salopée" par le marché et celle de nos enfants risque fort de l'être plus encore si nous n'intervenons pas, nous en avons déjà des signes inquiétants.


Le tableau ne sera complet que si l'on ajoute à ces économies celle qui les englobe toutes : l'économie du vivant. Elle est très malade aussi. Elle est en effet victime d'une contradiction majeure entre le capitalisme, qui vise la production infinie de la richesse, et la finitude des ressources vitales qu'offre la Terre. La Terre n'en peut plus, elle ne cesse d'émettre des symptômes d'épuisement : réduction de la diversité des espèces, risque accru de pandémies, épuisement des ressources naturelles, pollutions irréversibles diverses, inexorable réchauffement climatique aux conséquences encore incalculables, surpopulation... On voit donc les plus grands défenseurs du libéralisme dérégulé manger leur chapeau en public : après avoir exigé la privatisation des gains, ils supplient de passer à la socialisation des pertes.


Il est possible, quoiqu'incertain, que ces injections massives de capitaux publics puissent, à terme, stabiliser le système bancaire. Mais ce qui est impossible, c'est qu'elles résolvent les considérables dégâts causés dans les autres grandes économies humaines par l'effet transductif de cette idée folle qui s'est emparée du monde depuis une quarantaine d'années. Nous sommes donc à un seuil : il faut non seulement secourir l'économie marchande, mais aussi et surtout porter remède à toutes les grandes économies humaines menacées de collapsus par un principe toxique qui a été présenté comme panacée universelle. Il faut en finir avec la croyance que les intérêts égoïstes privés s'harmonisent par autorégulation spontanée.


La providence divine qu'on invoque depuis les origines du libéralisme n'existe pas. Les hommes ne peuvent s'en remettre à un supposé mécanisme invisible, qui ferait les choses pour eux et mieux qu'eux. Il ne faut pas "laisser faire". Il faut au contraire que les hommes interviennent. Il faut qu'ils régulent leurs activités par eux-mêmes, sinon la régulation se fera au profit de certains intérêts privés plus forts que d'autres, métamorphosant la cité en une jungle, cependant que ses habitants seront tenus de se transformer en joueurs pervers.


Il ne s'agit sûrement pas de se débarrasser entièrement et sans autre forme de procès du libéralisme. Car il nous a amené de très appréciables bienfaits par rapport aux systèmes antérieurs : libertés individuelles et élévation globale du niveau de vie (en dépit de l'accentuation des inégalités). Il s'agit plutôt de se débarrasser de ses effets pervers qui, en devenant envahissants, ont rendu ce système contre-productif. On souhaiterait donc entendre nos décideurs faire des propositions allant en ce sens. Le retour d'une confiance minimale est à ce prix.




On lira aussi, du même auteur , Vivre en troupeau, article paru dans le Monde diplomatique , où il expose encore une critique du libéralisme qui produit une société du conformisme où les individus sont manipulés, mis en troupeau, où une société-troupeau de consommateurs prolétarisés repose sur une culture de l’égoïsme , un  « égoïsme grégaire ».

Egalement  La fabrique de l’enfant « post-moderne », Malaise dans l’éducation, où il se demande si l'idéologie pédagogique actuelle n'a pas pour seule ambition de former des crétins procéduriers incapables de penser. Ce qui , bien entendu, fait irrésistiblement penser au programme de wikipedia, qui participe à l'évidence à la formation de ce crétin post-moderne adapté à la consommation, qui est sa cible, l'écolier, et dans son idéal, l'étudiant. 



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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 11:38

 

Marcel Detienne, hélleniste, anthropologue, ayant écrit certains textes avec le grand hélleniste Jean-Pierre Vernant , d'autres également avec Pierre Vidal-Naquet, s'exprime à propos de l'identité nationale. A l'occasion de la parution en poche d'une édition très largement remaniée de son livre précédent, Comparer l'incomparable, paru en 2003, Detienne évoque dans sa préface l'actuel débat sur l'identité nationale.

 

Il a récemment donné quelques réflexions au sujet de l'identité nationale dans un entretien avec Sylvain Bourmeau , publié par Mediapart.

 

 

 

Dans une première vidéo, «Comment être français», Marcel Detienne démonte la fabrique de l'identité nationale et revient sur la notion d'autochtonie.

 


Marcel Detienne – 1. Comment être français (Mediapart)
envoyé par Mediapart. - L'info video en direct.


Dans une seconde vidéo, «Faut-il débattre de l'identité nationale?», il répond clairement par la négative et s'interroge sur certaines traditions françaises.

Marcel Detienne – 2. Sur l'identité nationale (Mediapart)
envoyé par Mediapart. - L'info video en direct.  
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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 17:37



D'un écrivain, qui a une formation de philosophe, un texte qui mérite de laisser des traces, c'est pourquoi je le reproduis. Paru dans Libération.


Michael Jackson, miroir de nos vies aliénées


Par GILLES HERTZOG éditeur, écrivain.

Il y a les icônes mondialisées du bien, Obama, Mandela, les icônes de la réussite planétaire, Bill Gates ou Spielberg, les icônes du mal, Ben Laden, Saddam Hussein, Madoff, et puis la famille des icônes tragiques, illustrée hier par Marylin Monroe ou Lady Di, où vient d’entrer Michael Jackson, propulsé d’emblée par la grâce de sa mort soudaine au firmament des destins brisés. Ce fut un tsunami universel de larmes et de déplorations, une communion globalisée ad nauseam d’un bout à l’autre du village mondial, une liturgie médiatique jamais vue, un méta-spectacle que Guy Debord n’eut pu imaginer, doublé d’un marketing d’enfer.


Et puis ce furent surtout des masses innombrables d’éplorés, orphelins par millions d’un grand frère universel, miroir idéalisé de leurs vies aliénées, porteur de leurs rêves d’échapper à la condition postmoderne d’êtres sans nom, sans visage, et demain, pour beaucoup, crise oblige, sans fonction ni statut. Comme si tous avaient perdu une part d’eux-mêmes, privés par sa disparition de la seule transcendance (transe en danse ?) encore à leur disposition. Comme si écouter «Michael» figer le temps, en s’enivrant à répétition de Bad ou de Thriller, était le dernier barrage devant le vide menaçant d’un monde en fuite où la jeunesse, aussi courtisée soit-elle, n’est plus invitée au banquet de la vie, sinon comme pure instance consommatrice. Vous ne voulez plus de nous ? Eh bien, nous ne voulons pas non plus, à l’instar de notre grand frère Michael Jackson, entrer dans un monde qui ne veut pas de nous.


L’énigme est là. Comment ces millions, jeunes, immigrés, kids occidentalisés de Pékin ou Tokyo, et enfants de la crise pour la plupart, ont-ils pu, aussi acculturés seraient-ils, s’identifier avec tant de ferveur à pareil antimodèle, vénérer pareille icône vénéneuse ? Là est la question. Car enfin, Michael Jackson a tout ou presque, d’un repoussoir. Négationniste de lui-même (couleur, sexe), bourreau désincarné de sa propre chair, peau, corps, visage martyrisés à volonté, infantilisateur militant, père aléatoire d’enfants conçus à bonne distance, phobique tous azimuts, sorte de mort-vivant volontaire et pur zombie social, l’homme de Neverland incarne au plus haut point la régression infantile en ses postures mortifères. Refus de soi, refus d’autrui, refus du monde, bambisation polymorphe des pratiques sociales et captation pré-oedipienne du monde. Avec les nounours pour ultime horizon. Et partout, pendant ce temps, la mort lente à l’œuvre dans sa vie même. Autodestruction sans échappatoire. Jusqu’à la vraie fin, révérence ratée à l’orée d’un spectacle qui n’aura pas eu lieu.


L’artiste. «Il aura été le Mozart du XXe siècle» a fulguré un quidam à la TV (Mozart aurait donc été le Michael Jackson du XVIIIe ?). Moins qu’un chorégraphe métabolisant le ballet de corps érotisés, ce fut un pantin techno, téléporté sur scène ; un Game Boy ambulant ; un vidéoclip sur Photoshop abusant des syncopes aérobics. La musique ? Un soap bien fichu de supermarché kitsch, un disco-funk grandiloquent et pompier. Où donc était la soul, dont Michael Jackson se voulait le grand prêtre ? La soul, c’est-à-dire l’âme. Quant au fameux moonwalk, cette marche feinte vers l’avant qui fait, d’autant, reculer le sujet dansant, c’est le symbole en acte, s’il en est, d’une existence tournée toute entière vers l’arrière, vouée à une régression rêvée vers «le vert paradis des amours enfantines», cher à cet autre amant des choses morbides que fut Baudelaire.


Telle est l’idole, tel est le maître et les valeurs d’exemple, si l’on peut dire, que pleurent ses fans innombrables. Qu’il existe, petits ou grands, anonymes ou célèbres, des Michael Jackson de tous ordres et de toutes disciplines qui font profession publique de leurs manques et de leur mal-être pour tenter de s’en délivrer est dans l’ordre psychique des choses, en ces temps débordés où la loi des pères est désormais une ombre. En revanche, que des millions d’individus occidentaux et autres, appelés demain aux travaux citoyens des sociétés techno-démocratiques, aient élu ce parangon pathétique de toutes les régressions modernes en dit long sur le malaise, aujourd’hui, dans la civilisation.


En matière de régression collective, on a connu le pire, dans un passé peu lointain. Et la musique, serait-elle, comme ici, un masque, une fiction, n’a jamais tué personne. Mieux, le Michael Jackson transracial, translation de peau et de musique du noir au blanc, a probablement contribué à rendre possible, a contrario, l’élection d’un Noir à la Maison Blanche. Pour autant, l’extase nécrophile qui s’est emparée du village planétaire, à l’heure où la crise en toute chose devient la norme de la marche du monde, est de mauvais augure. L’enfant est le père de l’homme, disait Freud. Soit. Mais on n’est pas obligé d’en rajouter dans les louanges à l’enfant-roi. Surtout quand celui-ci, infortuné, s’est, jour après jour, condamné à mort d’être tel, en pure perte de soi et d’autrui.

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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 16:35
Nabile Farès, né en Algérie de parents Algériens, ancien membre du FLN et de l'ALN (sa branche armée) fait ses études en Algérie puis en France, d'anthropologie et de littérature comparée. Doctorat de sociologie et anthropologie . Doctorat de philosophie.
Il enseigne aujourd'hui la littérature comparée et est psychanalyste.

Nabile Farès écrit ce beau texte qu'il serait utile de lire par tous les wikipédiens qui massacrent dans leurs rédactions, aussi bien les thèmes religieux en rapport avec les 3 monothéismes, que la question politique de l'existence d'Israël en butte à l'impasse du refus de la reconnaissance de son existence par les Palestiniens et moultes pays arabes et moultes pays musulmans (1) .

Pour dépasser les héritages des trois monothéismes


Par NABILE FARÈS écrivain, psychanalyste.

Entre judaïsme et islam plusieurs histoires sont demeurées en suspens depuis si longtemps que ce temps ancien et passé affecte encore l’ensemble des juifs, des musulmans et des chrétiens, pour qui, d’une façon controversée et durable, sont impossibles - sans assujettissement, domination, effacement, guerres - des transmissions et filiations entre judaïsme et islam ou islam et judaïsme.


Si le judaïsme, l’islam et le christianisme ont en commun autant de schismes, de guerres internes et externes, il faut accepter et reconnaître que des trois religions celle qui a connu une relégation, une mise à l’écart, une persécution historique profonde et une tentative d’extermination, pendant plus de deux siècles, est bien le judaïsme. Et lui seul, même si durant la Reconquista Christiana, l’Inquisition, les musulmans furent persécutés, pourchassés, tenus de quitter les pays européens - l’Espagne, le Portugal, la Sicile et d’autres - où ils vivaient, travaillaient, écrivaient, se cultivaient, développaient les échanges, le commerce, les traductions, la culture.


Aujourd’hui, il semblerait que la transmission de la culture - et les trois religions en font partie - et le développement de la civilisation ne soient restreints qu’à un seul endroit, lieu de l’histoire événementielle et intellectuelle : l’Occident - avec un grand «O» évidemment et de plus un Occident restreint à l’Europe. Cette Europe qui fut prise dans cette ignominie nazie, aussi maudite et envahissante que la peste thébaine.


Comme si l’humanité qui n’est pas européenne n’avait pas, elle aussi, fait en sorte que de la culture et de la civilisation, soient possibles, indépendamment des guerres, des barbaries, des destructions toujours à l’œuvre. Comme si d’autres cultures, d’autres civilisations, n’avaient pas inventé des façons de vivre, de penser, n’avaient pas créé des œuvres qui figurent, heureusement, aujourd’hui, comme œuvres précieuses de l’humanité, dans de nombreux musées, certes comme vestiges et traces de disparitions toujours possibles.


Dans les monothéismes d’aujourd’hui - on notera le caractère paradoxal de l’expression d’un monothéisme à trois - existe cette prétention colossale et inachevée d’avoir été et d’être encore les seuls garants d’une humanité de l’humain, du divin. Ce qui permet assez allègrement de traiter «les autres» de barbares, sauvages, impies, inadapté(e)s à la cité, pleins de haine et bien d’autres choses encore.


Pour autant que l’on veuille bien parler de la civilisation, de son développement, des femmes, des hommes, en des termes appropriés et non pas de couverture idéologique néfaste, il est bon de rappeler ces authentiques et justes phrases de Lévi-Strauss prononcées lors des cérémonies à Washington du 200e centenaire de James Smithson ; phrases dites pour l’anthropologie… mais celle-ci ne s’occupe-t-elle pas précisément de l’histoire, de la civilisation, de la culture ? «L’anthropologie est née d’un devenir historique au cours duquel la majeure partie de l’humanité fut asservie par une autre, et où des millions d’innocentes victimes ont vu leurs ressources détruites avant d’être elles-mêmes massacrées, réduites en servitude, ou contaminés par des maladies contre lesquelles leur organisme n’offrait pas de défense. L’anthropologie est fille d’une ère de violence ; et si elle s’est rendue capable de prendre des phénomènes humains une vue plus objective qu’on le faisait auparavant, elle doit cet avantage épistémologique à un état de fait dans lequel une partie de l’humanité s’est arrogé le droit de traiter l’autrecomme un objet.»


Juifs, musulmans et chrétiens, tout aussi bien, sont convoqués, avec d’autres, à une reconstruction des transmissions religieuses et politiques, à une reconnaissance en partage de la vérité qui échappe, d’un dieu resté connu par les paroles et les livres, les histoires rapportées, mais inconnu. Dont l’inconnaissabilité ne peut être confondue avec un territoire, des territoires, une géographie ; dont l’inconnaissabilité et absence ne peuvent être tenues pour une catastrophe mais un gage de réflexion précisément sur la transmission, la filiation entre croyants et non-croyants. Sur le sens de l’humain, de l’inhumain en l’homme, d’une humanité commune en partage.

Plutôt que de témoigner d’une foi, d’une force, d’une croyance en la vérité religieuse, l’affrontement religieux, politique témoignerait plutôt de sa faiblesse, de sa peur, de son impossibilité à penser, comprendre, aimer, accepter l’absence de «ce» dieu et cette épreuve pour l’humanité.

Dans une interview donnée à propos de sa déportation à Ravensbrück, Germaine Tillion eut ces mots : «Pour se voir reconnu comme être humain il ne suffit pas de naître.» On pourrait ajouter : quelle histoire, pour le devenir, le rester ! L’existence, l’acceptation, la reconnaissance de l’Etat d’Israël est un pari actuel pour l’humanité, y compris pour les Etats dits arabes, dits musulmans, dits islamiques, compris.

On pourrait interroger les raisons, réticences, refus, et tabous qui feraient qu’on ne tolérerait pas, n’accepterait pas qu’Israël se considère comme un Etat juif, comme d’autres Etats se disent arabes, islamiques, à condition que soit enfin inscrite,dans la constitution qu’Israël aurait ainsi à promouvoir et proclamer - ceci étant valable et nécessaire pour les Etats arabes, islamiques, et autres - l’égalité des droits de participation et reconnaissance civile et civique pour toutes les personnes qui vivent et travaillent dans ces sociétés et ces états. Ceci pour le plus grand bien futur d’une humanité ayant dépassé les héritages, esclavages, colonisations, antisémitisme, racismes, méconnaissances, intolérances, catastrophes, toujours agissantes mais qu’on aimerait reconnues, acceptées et passées.

 

 

Alithia


(1) ce qui m'a fait, hélas, constater de lourdes tendances antisémites présentes chez les rédacteurs de wikipedia avec la bénédiction d'une communauté trop peu cultivée ou/et trop peu soucieuse d'objectivité, pour s'en apercevoir.

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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 19:27
Sur l'état actuel du capitalisme : une analyse d'un intellectuel avec lequel il faut compter.


Le philosophe et linguiste Jean-Claude Milner, l'esprit le plus brillant et le plus pénétrant de sa génération, dont on ne présente plus la grande culture en matière d'histoire, de politique, de littérature, de psychanalyse, grand lecteur de Marx, Freud, Lacan, Foucault et bien d'autres, donne quelques lumières sur l'état du monde et du capitalisme parvenu au stade suprême de la mondialisation.

Etant donné l'acuité des idées de Milner et la profondeur de ses analyses , pour ceux qui le connaissent -à compléter par ses livres, bien entendu- je ne résiste pas au plaisir de publier l'intervention d'une conférence de celui-ci qu'il doit prononcer dans le cadre des rencontres de Pétrarque à Montpellier. Pour s'orienter dans la pensée.


Organisées par France Culture et Le Monde, les XXIVes Rencontres de Pétrarque se tiendront du lundi 20 au vendredi 24 juillet à Montpellier.
Rectorat, cour Soulages, rue de l'Université, de 17 h 30 à 19 h 30 (entrée libre).
Les Rencontres sont animées par Emmanuel Laurentin (France Culture) et Jean Birnbaum (Le Monde).
Diffusion sur France Culture du 10 au 14 août de 20 h 30 à 22 heures.



Après la crise, quelle(s) révolution(s) ?

 

Leçon inaugurale : Jean-Claude Milner, linguiste et philosophe.



A observer sans passion le capitalisme financier, on mesure la vanité des condamnations morales. Pour qu'il ait imposé sa domination pendant près d'un quart de siècle, il faut bien qu'il ait répondu à quelque nécessité objective. Que s'est-il donc passé durant les trente ans dont on vient de sortir ?


Trois choses, sans précédent dans l'histoire du capitalisme. Premièrement, le marché est véritablement devenu mondial, autrement dit illimité ; depuis que l'ancien bloc de l'Est et la Chine en ont adopté les règles, il s'est étendu à tous les territoires, et, sur ces territoires, rien ni personne ne s'en excepte. Deuxièmement, à ce moment de la mondialisation extrême, les nations héritières du capitalisme classique ont définitivement perdu la maîtrise directe ou indirecte des ressources énergétiques. Le pétrole britannique nuance le tableau, mais ne le bouleverse pas. Troisièmement, une ressource naturelle s'est rappelée à l'attention. Moyennant les techniques de la terreur ou du besoin, elle peut être très bon marché ; elle est renouvelable ; elle est extrêmement productive. Je veux parler de la force de travail. C'est de fait le principal gisement dont la Chine dispose ; elle l'exploite sans états d'âme.


Résultat : les nations héritières ont vu fondre leurs avantages ; les surprofits sont passés aux mains de nouveaux venus, dont certains (la Russie, la Chine, l'Inde) osaient même annoncer des prétentions à la puissance militaire. Depuis l'or espagnol, jamais les flux d'argent n'avaient augmenté si vite et dans de telles proportions, mais ils se détournaient des anciens sanctuaires.


Une invention a permis de prévenir le danger : le nouveau capitalisme financier. Il se concentre fondamentalement sur Wall Street et la City. Soit les lieux les plus classiques du capitalisme le plus classique. Des surprofits que perçoivent les propriétaires des ressources naturelles, une part s'investit dans des dépenses d'équipement ou de pur prestige - ce sont souvent les mêmes ; le reste revient vers les vieux pays de la finance. Les surprofits, une fois placés, génèrent de nouveaux surprofits ; ces derniers sont réinjectés dans la machine pour de nouveaux surprofits. Entre New York, Londres et le Vieux Continent, le lac Atlantique nord redevient le mare nostrum de la richesse. Rome est toujours dans Rome.


Dès lors, une illusion s'impose presque inévitablement. Un placement financier se ramène toujours à un déplacement d'argent ; si le placement est bénéficiaire, le déplacement paraît à soi seul générateur de profit. De cette illusion, on tire une conclusion à la fois parfaitement logique et parfaitement illusoire, elle aussi : puisque le déplacement crée par lui-même de la valeur, il suffit de le démultiplier. Plus le cheminement financier propre à chaque produit sera sinueux et plus les profits croîtront. Ils croîtront de fait à chaque détour. Labyrinthes et rhizomes fabriquent par eux-mêmes un or toujours naissant. Les mathématiques pour traders servent à les construire.


Le dispositif a explosé. Cela ne veut pas dire que la question qu'il devait résoudre ait cessé de se poser. Les grands et petits barons du mare nostrum s'en inquiètent à bas bruit. Les uns cherchent de nouvelles solutions, d'autres souhaitent réparer ce qui peut l'être. Diminuer la consommation d'énergie, diminuer le coût de la force de travail, consolider les banques, condamner l'appât du gain, dialoguer pour endormir, etc. : les procédés ne manquent pas ; ils sont censés s'opposer entre eux, mais se laissent aisément panacher. On discerne déjà qu'en fin de compte on conclura sur un bricolage ; on peut seulement espérer qu'il ne passera pas, comme il est arrivé dix ans après 1929, par des massacres.


Mais le règne du capitalisme financier a laissé des traces profondes. Qu'il se rétablisse intact ou pas, son héritage va bien au-delà de la finance et de l'économie. Il a de fait organisé une vision du monde, dont nous avons à affronter la rémanence, sous la forme de leçons à tirer. Première leçon : on s'interroge sur les causes de la crise. Mais, au fond, peu importent les détails. Je connais d'avance la conclusion ; on invoquera une combinaison de facteurs, que les experts jugeaient hautement improbable. Or c'est là justement le point. On bute sur l'une des caractéristiques majeures de la gestion moderne ; être expert, cela consiste à déterminer par calcul une échelle allant du plus probable au plus improbable. D'où suit le conseil aux décideurs : "Ne tenez pas compte du plus improbable." Ce conseil est très généralement suivi. Pour le pire, car il conduit nécessairement à la catastrophe. C'est que la société moderne tourne au régime de l'illimité ; or, dans les entrecroisements illimités de séries illimitées, le plus improbable arrive immanquablement et, généralement, assez vite. Se défier de l'étalonnage statistique, tel devrait être le premier commandement de la politique. Il ne semble pas que les hommes politiques en aient conscience.


Deuxième leçon : le règne du capitalisme financier a confirmé l'émergence matérielle du n'importe qui. N'importe qui peut devenir riche en faisant n'importe quoi, les traders ne sont pas les seuls à l'avoir cru. Au-delà de l'enrichissement, toute la pensée récente, en tous ses aspects, s'est plongée dans l'élément du n'importe qui indifférencié. La statistique en a proposé la mathématisation. Certains doctrinaires en ont fait un principe d'éthique politique. La démocratie, proclament-ils, c'est que n'importe qui décide sur n'importe quoi. Remplacez le verbe "décider" par un autre verbe de votre choix : "télécharger", "montrer", "interdire", "permettre" ; vous aurez obtenu les éléments du consensus régnant. Ce "n'importe qui" politique ou social n'est rien d'autre que le "n'importe qui" du capitalisme financier. Les exaltés du participatif feraient bien d'y songer ; ils ne font que sublimer les plus basses illusions du marché. Qu'ils aient convaincu la plupart des honnêtes gens de partager leur dépendance, c'est un fait, et c'est leur plus grave faute.


Troisième leçon : on parle de réglementation. Soit, mais la question se pose : qui fabrique les règles ? Le capitalisme financier réitérait sa réponse : n'importe qui. Car le capitalisme financier n'était pas sans règles ; au contraire, il en foisonnait. N'importe quel banquier astucieux pouvait en fabriquer à son gré. De même, le néodémocrate, aussi dangereux dans son ordre que le néoconservateur, accepte toute règle, pourvu que son auteur soit au sens strict n'importe qui et qu'elle impose au sens strict n'importe quoi. Il y a eu un âge tragique de la Grèce ; il y aura eu de fait un âge boursier de la société moderne ; il coïncide avec ce que Foucault appelait la société du contrôle. Multiplication illimitée des règles, multiplication illimitée des sources de règles, les libertés n'y survivent pas. Nous l'avons suffisamment éprouvé.


La crise financière a arraché le voile qui couvrait une crise infiniment plus profonde. Si la raison l'emportait, nul ne devrait plus croire désormais aux contes bleus. N'importe quelle règle ne vaut pas n'importe quelle autre ; n'importe qui n'est pas légitime pour en fabriquer. On retrouve ainsi la plus classique des questions : quelles sont les sources possibles des règles, et de quelles règles ? Les peuples, une représentation nationale, des partenaires sociaux ?


Devant le désastre de la société du n'importe qui, une certitude s'impose : mieux vaut que les sources soient peu nombreuses et clairement définies. Bref, mieux vaut des institutions. Nationales, supranationales, internationales, les circonstances trancheront. Qu'il s'agisse du marché ou de l'opinion ou de la société ou de la politique, il n'y a pas de main invisible.

source Le Monde
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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 10:30




Réflexions et questions morales sur la guerre.


Un texte de Michaël Walzer, philosophe,  qui est une réflexion sur la guerre et qui invite à la réflexion, utile en ces temps où not'président, pratique la politique des émotions nous invitant à nous cantonner à l'émotion pour ne pas réfléchir, ce en quoi il est le digne fils de son temps.

Michaël Walzer,  professeur à l'Institute for Advanced Study de Princeton, est un philosophe politique important , qui a écrit sur la guerre, sur la tolérance, la morale... [1]

Son texte, paru dans "The New Republic"  le 8 janvier 2009

Michael Walzer : De la proportionnalité.    Dans une guerre, trop c'est combien ?



Parlons du concept de proportionnalité - ou, plus important, de sa forme négative. "Disproportionné

" est le terme favori de la critique dans les discussions actuelles à propos de la moralité de la guerre [à Gaza]. Mais la plupart des gens qui l'utilisent ne savent pas ce que ce terme signifie en droit international ou dans les théories de la guerre justifiée. Curieusement, ils ne réalisent pas que ce terme a été utilisé bien plus souvent afin de justifier et non pour critiquer ce qui apparaît comme de la violence excessive. C'est une idée dangereuse.

La Proportionnalité ne signifie pas "un prêté pour un rendu" comme dans une vendetta familiale. Les Capulets tuent trois Montaigus, alors les Montaigus doivent tuer trois Capulets. Plus que trois, et ils enfreignent les règles de la vendetta, où proportionnalité signifie symétrie.

Le sens de ce terme est d'un tout autre ordre au regard du droit international, parce que la guerre n'est pas un acte de vengeance; ce n'est pas une activité fondée sur le fait de "compter les points", et la loi du "on est quitte" ne s'applique pas.

Que ça plaise ou non, la guerre est toujours caractérisée par ses intentions ;  elle a un but, un objectif à atteindre. L'objectif est souvent mal conçu, mais pas toujours:  défaire les Nazis, empêcher un effet Domino, secourir le Koweit, détruire les armes de destruction massive iraquiennes. La proportionnalité implique une mesure, et la mesure ici est la valeur de l'objectif à atteindre. Combien de pertes civiles sont "disproportionné
es" par rapport à la valeur de l'objectif "défaire les Nazis" ? La réponse à cette question, posée dans ces termes, va en fait justifier l'excès - et c'est bel et bien ainsi que les arguments de proportionnalité ont fonctionné tout long de leur histoire.

Il en va de même dans les débats se focalisant sur des actes de guerre spécifique. Considérons l'exemple d'un raid aérien sur une usine de montage de tanks allemands pendant la deuxième guerre mondiale qui tue un certains nombre de civils habitant aux environs. La justification se décline comme suit : Le nombre de civils tués n'est "pas disproportionné aux" dommages que ces tanks causeraient dans les jours et mois à venir si la chaîne de montage continait à tourner. C'est un bon argument, et il justifie en effet une certaines quantité de morts civiles non intentionnelles. Mais quelle quantité? Comment établit-on une limite supérieure, étant donné qu'il peut y avoir beaucoup de tanks [qui sortent d'une chaîne de montage] qui occasionneront beaucoup de dommages ?

Parce que les arguments de proportionnalité sont fondés sur une vision du futur, et parce que nous n'avons pas de connaissance certaine de l'avenir mais seulement spéculative, il est important d'être très prudent en usant de cette justification.

Mais les commentateurs et critiques qui font aujourd'hui usage du terme de disproportion, ne prennent quant à eux aucune de ces précautions; ils ne s'embarrassent pas de jugement mesuré ni même spéculatif. Pour eux, la violence "disproportionné
e" c'est tout simplement une violence qu'il n'aiment pas, ou une violence commise par des gens qu'ils n'aiment pas. Ce qui fait que la guerre menée à Gaza par Israel a été qualifiée de "disproportionnée" dès le premier jour, avant que quiconque ne sache quoi que ce soit sur le nombre de tués ou sur leur identité.

L'argument classique de proportionnalité
, visant le futur ainsi que le fait le droit, viendrait plutôt de la partie israélienne. Avant les 6 mois de cessez-le-feu (alors que les tirs de roquettes étaient incessants), le Hamas avait seulement des roquettes rudimentaires faites maison dont la courte portée ne permettait que d'atteindre les localités israéliennes aux abords de la bande de Gaza. A la fin de ces 6 mois de cessez-le-feu, ils disposent désormais de roquettes beaucoup plus perfectionnées, plus du tout faites maison, dont la portée leur permet de bombarder des villes éloignées de 30 à 40 kilomètres. Un autre cessez-le-feu de 6 mois du même genre - demandé par de nombreuses nations à l'ONU - et le Hamas aurait disposé de roquettes capables de toucher Tel Aviv. Et nous parlons ici d'une organisation dont la raison d'être est la destruction d'Israel. Combien de pertes civiles "ne sont pas disproportionnées à" la nécessité de protéger Tel-Aviv d'un bombardement ? Combien de pertes civiles un leader occidental considérerait comme "pas disproportionnées à" la nécessité de protéger sa capitale ou sa ville principale d'un bombardement?

Mais si la réponse à cette question sera toujours "de trop", c'est pour la raison que même moyennant une arithmétique de la proportionnalité
, celle-ci ne répond pas à la question la plus importante des limites morales de la guerre.

Voici les questions qui nous indiquent la voie concernant ces importantes limites.

Premièrement, avant que la guerre n'éclate : Y a-t-il d'autres moyens d'atteindre l'objectif ? Dans le cas présent, cette question a déterminé les intenses débats politiques israéliens depuis le retrait de Gaza : Quel est le bon moyen d'arrêter les attaques de roquettes ? Comment garantir que le Hamas ne puisse pas acquérir de plus en plus de roquettes toujours plus puissantes ? Plusieures mesures ont été proposées, et plusieures ont été essayées.

Deuxièmement, une fois le combat entamé, qui est responsable de la présence de civils dans les lignes de tirs ? Il est utile de se rappeller que dans la guerre du Liban en 2006, Kofi Annan, le Secretary-Géné
ral des Nations Unies, bien qu'ayant critiqué Israel pour une réponse "disproportionnée" au raid du Hezbollah, avait aussi critiqué le Hezbollah - pas seulement pour les bombardements de roquettes sur les civils israéliens, mais aussi pour l'utilisation de zones densément peuplées de civils pour effectuer ces lancement de roquettes, de telle sorte que toute réponse entraîne inévitablement la mort ou des dommages aux populations civiles. Je ne crois pas que le nouveau Secrétaire Général ait fait ce genre de critique au Hamas, mais le Hamas a clairement la même politique.

Troisième question : Est-ce que l'armée israélienne agit dans les cas concrets de manière à minimiser les riques imposés aux civils ? Prennent-ils eux-mêmes des risques dans ce but ? Les armées choisissent des tactiques qui sont plus ou moins protectrices des populations civiles, et nous les jugeons en fonction de leurs choix. Je n'ai pas entendu cette question de la part des commentateurs et autres critiques des media occidentaux dans le cas de la guerre à Gaza ; c'est une question difficile, étant donné que toute réponse devrait prendre un compte les choix tactiques du Hamas.

En fait, elles sont toutes trois des questions difficiles, mais ce sont celles qui doivent être posées et résolues si l'on veut faire un jugement moral solide à propos de Gaza - ou tout autre guerre.

La question "Est-ce disproportionné ?" n'est pas du tout difficile pour ceux qui répondent oui les yeux fermés, mais posée honnêtement, la réponse sera souvent non, ce qui peut aussi aboutir à justifier bien plus que nous ne devrions nous autoriser à justifier. Se poser les questions difficiles et se préoccuper de trouver les bonnes réponses - voilà les obligations morales des commentateurs et des critiques, qui sont supposés éclairer le débat concernant les obligations morales des soldats. Ils s'emploient plutôt à les evacuer ces derniers jours.  


[1] oeuvres traduites en français :  De l’exode à la liberté, Calmann-Lévy, Paris, 1986 ; La Révolte des saints, Paris, Belin, 1987 ; Régicide et révolution, Payot, Paris, 1989 ; Critique et sens commun, La Découverte, 1990 ; Le Deuxième Age de la critique sociale, Métailié, Paris, 1995 ; Pluralisme et démocratie, Esprit, Paris, 1997 ; Sphères de justice, Seuil, Paris, 1997 ; Traité sur la tolérance, Gallimard, Paris 1998 ; Guerres justes et injustes, Belin, Paris, 1999.




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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 19:11


Marx aujourd'hui. Lectures de Bernard Stiegler pour penser le malaise de l'existence et le malaise dans la civilisation, induits par le capitalisme dans sa fuite en avant et ses crises.





Le capitalisme est en crise car le capitalisme est  dans l'hybris permanente, l'excès. L'excès du toujours plus, pris dans l'hybris de la technique (toujours plus vite et plus loin, jusqu'à la dissolution de l'espace et du temps), excès de et par la concurrence et la lutte généralisée de tous contre tous, que tente de réfréner et contenir, mais en vain, la démocratie, voire la république même.   Excès destructeurs dont souffre le monde, dont souffrent les individus au plus profond d'eux-mêmes.



Marx a ouvert la voie d'une critique radicale, c'est à dire qui va à la racine des phénomènes, en étudiant la logique du capital et ses contradictions.  De ces contradictions qu'il a pensées insolubles, -et il le démontre-  il a déduit, de manière optimiste -car c'était un homme des Lumières, peut-être un peu marqué par le messiannisme également-  qu'une autre organisation de la société était possible, qu'il partage sur le fond avec les idées anarchistes -mais de gauche-  : égalitaire, fondée sur le partage, rationnelle etc. Le bonheur quoi, une fois ces contradictions dépassées, qui pour lui pouvaient et devaient  être dépassées. Elles le devaient selon une nécessité politique et historique car il avait compris et l'avait démontré que "le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée, l'orage". L'histoire lui a donné raison sur ce point. Car  les contradictions non résolues s'aggravent. Ce qui est vrai dans tous les domaines, pour  l'individu comme pour le groupe, dans leur rapport à soi et dans leur rapport aux autres, pour la vie privée, comme pour la vie collective. C'est tout aussi vrai pour le sujet singulier, sujet de désir, que pour la société et ses contradictions .


Personne ni lui pour commencer, ne pouvait toutefois imaginer les extraordinaires ressources du capitalisme pour se transformer. Certes  depuis l'époque où Marx écrivait Le Capital, le capitalisme a connu l'expansion du colonialisme en impérialisme, la conquête du monde par la guerre, des crises ayant conduit à des guerres, mondiales, ravageuses, le fascisme, le nazisme, l'extermination des camps de concentration nazis, le stalinisme et son système de terreur, la Kolima, Hiroshima et Nagasaki, et  plusieurs génocides tout au long du siècle. A part le génocide nazi, techniquement et scientifiquement planifié, plusieurs peuples ont subi un génocide Arméniens, Cambodgiens, Rwandais. Le siècle a vu des massacres de masses, des purifications ethniques, des déportations, l'apparition de l'islamisme et d'une nouvelle forme de terreur et de violence déchaînée au nom de l'islam dévoyé, des horreurs inédites et  à grande échelle. Le monde a connu des violences sans nom, dont l'intensité semble croissante. Les problèmes écologiques sont apparus aux yeux de tous, mais le capitalisme a survécu à tous ces avatars  de son histoire, qui sont les produits des contradictions dues à l'exploitation de la terre et des hommes. Après chaque guerre on se relevait, et la guerre se portait ailleurs.


C'est à ce point que commence le travail de Stiegler fondé sur deux constats.
- la puissance de la technique et son rôle dans l'accélération de cette fuite en avant du capitalisme et l'aggravation de ses excès, n'a pas été pensée par Marx,
- non plus que les possibilités d'emprise sur les esprits au niveau de l'inconscient qu'ont montrées et à quoi se sont livrées les sociétés contemporaines, bien nommées par Foucault, sociétés de contrôle.  Soit des sociétés qui fonctionnent moins à la répression qu'à la conviction,  rendue possible  lorsqu'elles disposent de techniques nouvelles permettant la formation des esprits.


Aujourd'hui Bernard Stiegler, philosophe qui s' inscrit dans l'héritage de Marx (et non du marxisme),  étudie les effets des avatars du capitalisme sous  le double aspect  de ces questions peu ou pas prises encompte par Marx.  Soit la question de la technique et de ses effets, 
qui doit être pensée en tant que telle, et celle de l'emprise psychologique de divers  pouvoirs sur la sensibilité des individus dont les formes actuelles du capitalisme , mobilisant de nouvelles puissances techniques, atteignent, voire détruisent la subjectivité, par le système de la consommation, par celui de l'information dans la mesure où elle s'adresse à l'inconscient afin de formater les individus aux besoins du capital, de l'exploitation et  de la docilité.



Citation d'une conférence de Bernard Stiegler faite en septembre 2008 
« Le chantier du XXIe siècle ? Inventer un nouveau mode de vie... »


« Tant de gens ont renoncé à la critique »

Marx a écrit il y a cent cinquante ans et publié il y a cent quarante-neuf ans, au mois de janvier 1859, sa Contribution à la critique de l'économie politique. Huit ans avant le premier livre du Capital, il jette les bases de sa pensée révolutionnaire. Il faut relire ces textes pour tenter d'élaborer une nouvelle critique du capitalisme. Mais il faut les relire avec distance car depuis cent cinquante ans toutes sortes de choses se sont passées que Marx, Engels et bien d'autres ne pouvaient pas imaginer. Marx n'aurait pas pu imaginer que ce qu'on a appelé le « temps de cerveau disponible » devienne une marchandise. Il ne pouvait pas imaginer non plus que, derrière la conscience, il y a l'inconscient. Marx reste au fond un philosophe de la tradition allemande idéaliste : comme tous les idéalistes, il croit que la conscience est maîtresse d'elle-même. Et il se trompe. C'est Freud qui, dix ou vingt ans plus tard, montre que l'inconscient est la clé de l'appareil psychique - et qu'il est manipulable.


Je plaide pour une nouvelle critique du capitalisme intégrant ces questions. Et, du même coup, pour une nouvelle critique de la raison au sens de la Critique de la raison pure écrite par Kant quatre-vingts ans avant Marx. Tant de gens ont renoncé à la critique [...] parce que nous avons sous-estimé les incroyables capacités de transformation du capitalisme et en particulier l'effet des technologies de communication dont Marx ignora pour essentiel l'enjeu, réduit à ce qu'on appelait dans le marxisme orthodoxe les superstructures. [...]


Le problème n'est pas de savoir que le télégraphe va servir à piloter la circulation des marchandises, mais comment le télégraphe, le téléphone, la radio et la télévision transforment la conscience en marchandise. Les effets de tous ces médias sont colossaux et le pouvoir du capitalisme repose sur la maîtrise et l'intelligence de ces effets. C'est là qu'intervient un personnage que j'ai découvert il y a quelques années. Il s'appelle Edward Bernays. C'était le neveu de Sigmund Freud. En 1917, le gouvernement américain veut s'engager dans la Première Guerre mondiale, mais pas avant de gagner à cette idée une opinion publique isolationniste. Il lance donc une campagne dans l'opinion publique. Elle ne fonctionne pas. C'est alors que Bernays explique que, comme son oncle Sigmund Freud l'enseigne à Vienne, si on veut convaincre quelqu'un, il ne faut pas s'adresser à sa conscience mais à son inconscient. Car là résident des processus profonds de la volonté qui peuvent être captés, manipulés. Bernays est le premier théoricien du marketing. Contrôler l'inconscient des individus pour développer un pouvoir de conviction plutôt que de coercition, cette théorie est à la base du « soft power » développé ensuite par Joseph Nye comme étant la stratégie américaine par excellence.

« Une télévision par enfant »

 [ ... B.S. déplore que longtemps certains marxistes aient ignoré la psychanalyse, de sorte qu'ils étaient démunies pour penser le psycho- pouvoir ,  le pouvoir sur les esprits] 


aujourd'hui, ce qui fait le pouvoir, c'est le psychopouvoir, un pouvoir pris sur nos consciences par les médias, par tout un dispositif qui est devenu le nerf du capitalisme. Le psychopouvoir est le coeur de l'infrastructure de production et de logistique du capitalisme industriel. Il s'est développé tout au long du XXe siècle, dans les années vingt avec la radio et à partir des années cinquante avec la télévision. En 1952, 0,1 % des Français ont la télévision, en 1960, 13 %, et en 1970, 70 %. L'explosion de 1968 procède fondamentalement du développement de la télévision - j'en ai parlé dans un de mes livres récemment. La Ve République est basée sur la montée en puissance de la télévision. Aujourd'hui les gens la regardent plus de 3 heures et demie par jour en moyenne et le taux d'équipement des ménages est de 98 %. Dans beaucoup de familles, surtout les plus pauvres, il y a une télévision par enfant. Une enquête de l'Institut de criminologie de Hambourg vient de montrer qu'il y a une corrélation étroite entre le taux de télévision par famille et les actes de délinquance juvénile. Le développement de ces médias a provoqué une perte de conscience, une fascination qui fait qu'aujourd'hui il n'y a plus de conscience politique. Face à cette instrumentalisation, les partis de gauche ont une responsabilité écrasante. Ils n'en ont pas développé la moindre critique parce que les hommes et femmes politiques ont peur des médias : ils sont soumis au psychopouvoir.

 

[...  B.S.  rappelle ensuite  ce qui fit l'importance de la vie intllectuelle dans les années 60 ]

 Dans cette période la France est le site d'une formidable ébullition intellectuelle. Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Louis Althusser, [Jacques Lacan] sont connus dans le monde entier. Ils représentent un pouvoir intellectuel extraordinaire qui a été aujourd'hui dilapidé par la gauche.


« Marxisme et psychanalyse »

[...] Marcuse écrit en 1954 que les technologies de communication provoqueront un processus de désublimation et qu'avec la télévision se développera un surmoi automatique. Ce surmoi automatique, c'est le radar de M. Sarkozy, c'est le fichier Edvige, c'est ce que Gilles Deleuze appellera en 1990 les sociétés et technologies de contrôle, dont il dira que le marketing est le principal dispositif. Tout cela a été étudié, pensé, débattu - mais pas dans les partis politiques de gauche. Aujourd'hui il est temps d'ouvrir cette discussion.


« La perte du savoir-vivre »

Je me considère héritier du marxisme, mais je ne me considère plus comme marxiste. Ce qu'on appelle le marxisme a rendu Marx illisible et n'est pas du tout sa pensée. Par exemple, dans le Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels expliquent que le prolétariat, cette nouvelle classe sociale, n'est pas la classe ouvrière : ils expliquent au contraire que les ouvriers, qui ont un savoir-faire, vont disparaître pour être remplacés par les prolétaires qui, eux, n'ont que leur force de travail. Pourquoi ? Parce que le savoir est passé dans la machine. Et comme tout le monde a une force de travail, la concurrence va faire baisser le prix du travail et conduire à la paupérisation. Marx ajoute que tous les employés de la société industrielle deviendront des prolétaires. C'est ce qui arrive aujourd'hui aux ingénieurs des usines de sous-traitance automobile, qui ont perdu l'intelligence des processus.


Or la prolétarisation devient au XXe siècle la perte du savoir-vivre qui affecte les consommateurs. Nous ne savons plus faire à manger, préparer nos vacances, nous savons de moins en moins nous occuper de nos enfants, entourer nos parents. Des sociétés de services le font à notre place. Bientôt nous n'aurons même plus à conduire nos voitures : elles se conduiront toutes seules sur des autoroutes électroniques. Marx ne pouvait pas voir venir le consumérisme du XXe siècle. Cette société de consommation a été orchestrée par le marketing pour lutter contre une grande découverte du marxisme : la baisse tendancielle du taux de profit. En 1867, Marx explique que le capitalisme atteindra rapidement sa propre limite. Selon lui, le taux de profit diminuera obligatoirement, entraînant l'effondrement de la rentabilité des investissements, un processus de surproduction et du chômage. Et il croit qu'à la faveur de cette crise économique le prolétariat renversera le capitalisme. Or il y a bien eu une crise économique à la fin du XIXe siècle, mais le capitalisme l'a surmontée par deux voies. La première, la plus horrible, fut la guerre de 1914-1918 : quand le capitalisme rencontre ses limites, cela se termine en guerre. Il faut donc penser ces limites pour tenter, comme le voulait Jaurès, d'éviter les guerres. La deuxième voie est le marketing et le fordisme. Henry Ford n'a pas seulement utilisé la théorie de Taylor pour l'appliquer au travail à la chaîne dans ses usines, il a aussi découvert les techniques de consommation. Il a compris que Marx avait raison et qu'il fallait trouver une solution à la baisse tendancielle du taux de profit. Pour élargir le marché, il a inventé des modes de production, de distribution et de commercialisation tels que ses propres ouvriers puissent acheter les voitures qu'ils fabriquaient. Jamais au XIXe siècle la bourgeoisie n'avait imaginé que les prolétaires pourraient acheter ce qu'ils produisaient. Pour cela il fallait développer le consumérisme, et mettre la consommation au coeur de l'existence. Cela s'appellera « the american way of life ».


Au moment où Ford construit ses usines, à Los Angeles s'ouvrent les premiers studios de ce qu'on a appelé l'usine à rêves d'Hollywood. C'est aussi à ce moment qu'Edward Bernays   explique au gouvernement américain comment manipuler l'inconscient. Et cela va mener dans les années vingt à la naissance de ce que le philosophe allemand Adorno nommera les industries culturelles, dont il dira qu'elles font système avec les industries de production matérielle. À quoi servent ces industries : cinéma, radio, télévision ? À capter le temps de notre attention pour mettre nos comportements au service de la consommation. Et nous adorerons consommer de plus en plus, et passer la grande part de notre existence devant la télévision, dans les embouteillages et au supermarché.


Le capitalisme du XXe siècle a capté notre libido et l'a détournée des investissements sociaux. Or c'est par la sublimation que notre libido fait de nous des êtres sociaux plutôt que des barbares. C'est l'énergie libidinale qui est à l'origine de ce qu'Aristote appelait la philia, l'amitié entre les individus (philia, en grec, veut dire amour). Aristote dit que pour vivre en société il faut que nous nous aimions, que nous ayons de l'estime les uns pour les autres, et d'abord pour nous-mêmes. Aujourd'hui nous n'existons plus : nous subsistons. Exister, c'est être reconnu par les autres à travers des relations sociales. Il n'y a plus de relations sociales, d'échange symbolique, de libido. Le marketing a exploité la libido des parents puis celle des enfants et les a détruites. Or, quand on détruit la libido, il reste les pulsions qui donnent al Qaeda aussi bien que Richard Durn, cet homme qui a assassiné la moitié du conseil municipal de Nanterre en 2002. Tous, nous sommes pulsionnels mais, en principe, notre éducation transforme nos pulsions en libido. Par exemple quand on tombe amoureux d'un homme ou d'une femme, on ne lui saute pas dessus. Cela existe, s'appelle le viol, et c'est réprimé. Quand on tombe amoureux on socialise la pulsion sexuelle et on cultive dans le temps une relation où l'on considère que l'objet de son amour n'a pas de prix. C'est ce sentiment que le capitalisme détruit peu à peu. Il est ainsi en train de détruire la parentalité. Avec d'autres j'ai lutté contre la chaîne de télévision Baby First. Elle n'a malheureusement pas été interdite, mais le CSA a recommandé aux parents de ne pas laisser leurs enfants la regarder. Pourquoi cette chaîne est-elle apparue ? Freud explique que, quand on a moins de cinq ans, on s'identifie à ceux qui nous éduquent de façon indélébile. Tout ce qui est alors transmis est inscrit dans l'inconscient et surdétermine le comportement. Le marketing américain en a déduit il y a une trentaine d'années qu'il fallait que la télévision s'adresse le plus tôt possible aux enfants car, comme l'a montré une enquête récente, 61 % des actes d'achats sont prescrits aux parents par leurs enfants.


« Le capitalisme est en train de s'autodétruire »

Le capitalisme a connu deux limites. La première : la baisse tendancielle du taux de profit. La deuxième : la baisse de l'énergie libidinale. Une troisième a été annoncée par René Passet dès 1979 dans l'Économique et le vivant. Il montrait que le capitalisme s'autodétruirait en épuisant ses propres ressources : pétrole, eau, motivation, etc. En 2008, nous vivons cette crise colossale. Aujourd'hui, le danger n'est pas la bourgeoisie, mais un devenir mafieux qui se généralise dans tous les pays, y compris démocratiques. Qu'est-ce que la mafia ? C'est une organisation pulsionnelle où tous les coups sont permis. Or le capitalisme financier tend à devenir mafieux. Le capitalisme est en train de s'autodétruire et ce n'est pas une bonne nouvelle : cela pourrait être bien pire que la Première Guerre mondiale. Il n'y a pas aujourd'hui d'alternative crédible au capitalisme. Alors que faire ? Il faut poser sérieusement la question de la reconstruction d'une économie libidinale capable de produire de la sublimation et un changement de modèle industriel. Comment une société industrielle pourrait-elle se développer qui permettrait aux Indiens, aux Chinois, aux Brésiliens, etc., de rentrer dans un nouveau mode de vie où la subsistance de tous soit assurée sans détruire la planète ? C'est le vrai sujet. Le XIXe siècle a été régi par le productivisme, le XXe par le consumérisme. Aujourd'hui nous savons que ces modèles sont ruineux. Du coup, quand nous disons qu'il faut défendre le pouvoir d'achat des travailleurs, réfléchissons bien : Nicolas Sarkozy dit la même chose. Est-ce qu'il faut défendre le pouvoir d'achat des travailleurs, ou est-ce qu'il ne faut pas plutôt défendre leur savoir d'achat ? À quoi cela sert d'avoir du pouvoir d'achat pour acheter de la bouffe qui nous empoisonne ? À quoi cela sert de développer des comportements de consommation qui détruisent la planète ? Il faut inventer un nouveau mode de vie. Les gens ne veulent pas être gavés de crétineries mais ils sont pris dans un piège. Ils sont intoxiqués, devenus dépendants de l'automobile, de la télévision... Le capitalisme consumériste du XXe siècle a développé cette addiction et fonctionne sur cette base. Il a développé la capacité de contrôler notre inconscient et de nous manipuler. Tout cela peut et doit changer : tel sera le chantier politique du XXIe siècle.

 

 

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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 15:20
Un livre qui  publie  des portraits de profs de philo : Portraits de maîtres, comme son nom l'indique. Cet ouvrage donne une petite tranche de ce que peut être la transmission dans cette discipline singulière qui plus que toute autre est synonyme d'apprentissage de la rationalité et qui croise toutes les autres diciplines et tous les autres genres lettres, sciences, arts, politique, droit, économie etc. exerçant une fascination particulière sur qui la pratiquent et l'étudie, ce pourquoi dont nombre de ses professeurs furent des maîtres pour leurs élèves et étudiants.


Certains de ces maîtres sont connus d'autres inconnus, qui ont officié dans la discrétion des classes de Khâgne ou de Lycée, mais combien furent-ils à être de grands professeurs dont la personnalité et l'enseignement, formèrent des générations chez qui ils  laissèrent une empreinte durable ces merveilleurx professeurs de Khâgne comme Lécrivain, Xavier Renoux, Christian Jambet ? Combien furent-ils  à susciter des vocations ces professeurs de Lycée inconnus  ? Combien furent-ils à enseigner la philosophie avec grand talent tels Wladimir Jankélévitch, Yvon Belaval, Pierre Macherey, Stanislas Breton, Clémence Ramnoux, Guéroult, pour qui nous leurs étudiants conservons une gratitude pleine d'admiration ? Portraits de maîtres d'une jeunesse studieuse et souvent enthousiaste.




Wikipedia pourrait s'en inspirer pour faire une fiche sur les profs de philo, des enseignants qui ont marqué leurs élèves même si tous ne sont pas des auteurs célèbres,  même si nombreux restent inconnus du public car tous ne sont pas des Deleuze, Levi-Strauss, Canguilhem, Gérard Granel, Jean-Luc Nancy. Foucault, Lacan ou Derrida dont les séminaires étaient suivis avec assiduité et ferveur car ils savaient susciter l'attente. Et nous savions que là était l'esprit, tous ceux qui nous ont appris à penser. L'enseignement de la philosophie a une importance sous-estimée (ignorée) de wikipedia. Une suggestion pour réparer cette lacune : s'inspirer de ce livre et présenter des portraits.


Jean-Marc Joubert, Gilbert Pons  dirigent un ouvrage collectif :  Portraits de maîtres CNRS éditions. Sa lecture est un régal.

 

 

Ainsi présenté dans Libération :


Le physique compte, évidemment, comme compte la voix, comme compte ce je-ne-sais-quoi dans la prestance ou la façon de bouger qu'on nomme le charme et qui vous hypnotise. Gérard Granel avait une «charpente d'athlète grec» (Jean-Luc Nancy), la beauté, la force et la vulnérabilité de Marlon Brando, l'humour et l'élégance d'un Mastroianni, un rien de Bogart dans le regard ou dans la façon d'allumer ses cigarettes, «la silhouette de cow-boy d'un Burt Lancaster.» Figure mythique, il «faisait salle comble», bien sûr, et l'auditoire, à Bordeaux, à Aix, à l'université de Toulouse surtout, buvait ses paroles dans «un silence quasi religieux». Il a impressionné des générations d'étudiants. Mais serait-il devenu un Maître s'il n'avait eu que sa «phénoménale séducation» (Nicole Raymondis) ?


«Tintinnabulantes». Claude Bruaire ressemblait aussi à une star d'Hollywood - à John Wayne. Dans la toute jeune faculté de lettres et sciences humaines de Tours, était annoncée la nomination d'un nouveau maître de conférence : «Nous attendions une sorte de Petit Chose à grosse tête et lunettes, façon Sartre, et nous avons vu débarquer un grand Viking blond aux yeux noirs.» A «l'époque bénie de la liberté illimitée du boire, du fumer et du manger» (Dominique Folscheid), il allait avec ses étudiants célébrer les joies du bien-vivre, rendre honneur à l'andouillette et aux vins de Loire «dans les petits restaurants bordant le quartier des Halles». Mais le Bruaire simple et direct, «rustique», eût-il été surnommé «Le Maître» - «avec ce qu'il fallait de majuscules tintinnabulantes pour ennoblir un label aussi usagé» - si, «bête de scène», il n'avait mis son art au service d'un de «Sa Majesté Hegel», dont «à pleines lampées» il faisait absorber à ses auditeurs le «petit-lait» qui «rend plus intelligent» ?


Les professeurs de philosophie des lycées, des classes préparatoires ou des universités ne sont pas tous des John Wayne, des Monica Bellucci ou des Marlon Brando - ni tous des Petit Chose à lunettes, des grosses têtes bien pleines et mal faites, des «monstres spéculatifs», timides, cassants, hors du monde, psychorigides, des Socrate laids ou bourrus, à la voix fluette et à l'élocution empêtrée. Mais qu'est-ce qui fait que l'un(e) ou l'autre accède au statut de «Maître», de personne qui par sa façon d'être et d'enseigner devient le point de référence à partir duquel un élève ou un étudiant se détermine, décide de sa vocation, de son style de vie, de sa profession, parfois de sa morale, de ses options théoriques, politiques, religieuses ou esthétiques ? On trouvera des réponses, très variées, dans Portraits de maîtres - Les profs de philo vus par leurs élèves.


Les femmes philosophes sont ici très minoritaires (Nelly Viallaneix, Sarah Kofman, Christiane Menasseyre), et quasiment incompréhensible est l'absence, juste pour citer quelques noms, de Foucault, Lacan, Badiou, Althusser, Châtelet, Serres, Bouveresse, Lévi-Strauss... Reste que c'est une belle idée qu'ont réalisée Jean-Marc Joubert et Gilbert Pons. On découvre en effet avec une certaine émotion la façon dont des philosophes qu'on connaît par leurs œuvres - Derrida, Deleuze, Levinas, Jankélévitch, Desanti, Dagognet, Canguilhem, Grimaldi... - étaient dans leur classe ou leur amphi, ce qu'ils avaient de particulier pour pouvoir transmettre dans la fascination leurs savoirs ou leurs méthodes, et devenir des «exemples».


Egalement l'influence «souterraine» exercée par des philosophes restés prioritairement des professeurs (et donc moins connus hors de l'institution : Claude Tresmontant, Michel Alexandre, André Pessel, Raymond Polin, Etienne Borne, Michel Haar...). Et, surtout, les mille modes, chez les «disciples», dont on utilise l'«héritage» (mais tous les élèves ne sont pas devenus des philosophes ni des professeurs).


«On m'a volé ma valise». Certains sont imprégnés de la pensée du maître, et écrivent comme lui, d'autres l'évoquent de façon délicieusement surannée, d'autres retiennent une personnalité, une phrase, un geste, une méthode de lecture, une attitude, un conseil déterminant. Ainsi Alain Roger, enclin à abandonner la philosophie pour le cyclisme, qui se ravise, changeant ainsi toute l'orientation de sa vie, lorsque Gilles Deleuze, son prof, le somme de «commencer par les Entretiens d'Epictète», de poursuivre «par l'appendice de la Première Partie de l'Ethique de Spinoza», de terminer par la première dissertation de la Généalogie de la morale de Nietzsche, et de chercher «le centre de gravité de ce triangle». Deleuze enseignait alors dans l'hypokhâgne du lycée Pothier, à Orléans. «Ses cours étaient très ardus... En même temps, il était désopilant [...]. Il arrivait, distant, impeccablement vêtu, costume sombre, chemise blanche, cravate noire. Il tenait, du bout de ses longs doigts, une petite serviette usagée, qu'il n'ouvrait presque jamais [...]. La séance débutait ordinairement par une histoire drôle [...]. Je me rappelle celle-ci : "On m'a volé ma valise... Une affreuse méprise... Dans la navette des Aubrais... Alors j'arrive à l'hôtel, j'ouvre ma valise et qu'est-ce que je trouve ? Des Colgate et des Palmolive, tout ça... Un représentant de commerce... Je le revois, si pressé... Un gros monsieur... Un Belge... J'en suis malade... Comment voulez-vous que je fasse ma classe avec des dentifrices et des mousses à raser ?"»

 

source Libération

 

Une blague ? Non,  sans blague  !

 

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