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Observatoire

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  • Professeur de philosophie, j'ai découvert que WP s'adresse à la jeunesse mais que ses résultats sont problématiques pour une supposée encyclopédie. Rédactions erronées, déformations, tendance à la propagande. Une mise en garde.
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4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 23:41
                                                                              ce que vous ne verrez jamais sur wikipedia                

Pour préciser ce qu'il en est de la différence Lamarck  /  Darwin je livre au lecteur  un texte  du grand épistémogue de la biologie, Georges Canguilhem, sur
"le vivant et son milieu", extrait de «La connaissance de la vie » , Hachette, 1952 , qui est la référence sur laquelle je m'appuie pour avancer ce que j'ai affirmé.

N.B. les titres sont ajoutés par moi


atitlan2.jpg
photo l'Internaute
extraits du texte de Canguilhem :

  historique de la notion de milieu.

«  Historiquement considérés la notion et le terme de milieu sont importés de la mécanique dans la biologie, dans la deuxième partie du XVIIIe siècle. La notion mécanique, mais non le terme, apparaît avec Newton, et le terme de milieu, avec sa signification mécanique, est présent dans l'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, à l'article Milieu. Il est introduit en biologie par Lamarck, s'inspirant de Buffon, mais n'est jamais employé par lui qu'au pluriel. De Blainville consacre cet usage. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire en 1831, et Comte en 1838, emploient le terme au singulier, comme terme abstrait. Balzac lui donne droit de cité dans la littérature en 1842 dans la préface de la Comédie humaine et c'est Taine qui le consacre comme l'un des trois principes d'explication analytique de l'histoire, les deux autres étant, comme on sait, la race et le moment. C'est de Taine plutôt que de Lamarck que les biologistes néolamarckiens français d'après 1870, Giard, Le Dantec, Houssay, Costantin, Gaston Bonnier, Roule tiennent ce terme. C'est, si l'on veut, de Lamarck qu'ils tiennent l'idée, mais le terme pris comme universel, comme abstrait, leur est transmis par Taine.

[...] 

La notion de milieu chez Lamarck.

Lamarck parle toujours de milieux, au pluriel, et entend par là expressément des fluides comme l'eau, l'air et la lumière. Lorsque Lamarck veut désigner l'ensemble des actions qui s'exercent du dehors sur un vivant, c'est-à-dire ce que nous appelons aujourd'hui le milieu, il ne dit jamais le milieu, mais toujours « circonstances influentes ». Par conséquent, circonstances est pour Lamarck un genre dont climat, lieu et milieux, sont les espèces. Et c'est pourquoi Brunschvicg, dans Les Étapes de la Philosophie mathématique (2) a pu écrire que Lamarck avait emprunté à Newton le modèle physico-mathématique d'explication du vivant par un système de connexions avec son environnement.


[...] 

Darwiniens contre lamarckiens


A partir de 1859, c'est-à-dire de la publication de l'Origine des Espèces de Darwin, le problème des rapports entre l'organisme et le milieu est dominé par la polémique qui oppose lamarckiens et darwiniens. L'originalité des positions de départ paraît devoir être rappelée pour comprendre le sens et l'importance de la polémique.

 

Le milieu lamarckien

Lamarck écrit dans la Philosophie zoologique (1809) que si, par action des circonstances ou action des milieux, on entend une action directe du milieu extérieur sur le vivant, on lui fait dire ce qu'il n'a pas voulu dire. C'est par l'intermédiaire du besoin, notion subjective impliquant la référence à un pôle positif des valeurs vitales, que le milieu domine et commande l'évolution des vivants. Les changements dans les circonstances entraînent des changements dans les besoins, les changements dans les besoins entraînent des changements dans les actions. Pour autant que ces actions sont durables, l'usage et le non-usage de certains organes les développent ou les atrophient, et ces acquisitions ou ces pertes morphologiques obtenues par l'habitude individuelle, sont conservés par le mécanisme de l'hérédité, à la condition que le caractère morphologique nouveau soit commun aux deux reproducteurs.

 

Selon Lamarck, la situation du vivant dans le milieu est une situation que l'on peut dire désolante, et désolée. La vie et le milieu qui l'ignore sont deux séries d'événements asynchrones. Le changement des circonstances est initial, mais c'est le vivant lui-même qui a, au fond, l'initiative de l'effort qu'il fait pour n'être pas lâché par son milieu. L'adaptation c'est un effort renouvelé de la vie pour continuer à « coller » à un milieu indifférent. L'adaptation étant l'effet d'un effort n'est donc pas une harmonie, elle n'est pas une providence, elle est obtenue et elle n'est jamais garantie. Le lamarckisme n'est pas un mécanisme; il serait inexact de dire que c'est un finalisme. En réalité, c'est un vitalisme nu. Il y a une originalité de la vie dont le milieu ne rend pas compte, qu'il ignore. Le milieu est ici, vraiment, extérieur au sens propre du mot, il est étranger, il ne fait rien pour la vie. C'est vraiment du vitalisme parce que c'est du dualisme. La vie, disait Bichat, est l'ensemble des forces qui résistent à la mort. Dans la conception de Lamarck la vie résiste uniquement en se déformant pour se survivre. A notre connaissance, aucun portrait de Lamarck, aucun résumé de sa doctrine, ne dépasse celui que Sainte-Beuve a donné dans son roman Volupté . On voit combien il y a loin du vitalisme lamarckien au mécanisme des néo-lamarckiens français. Cope, néo-lamarckien américain, était plus fidèle à l'esprit de la doctrine.

 

Le milieu darwinien

Darwin se fait une tout autre idée de l'environnement du vivant, et de l'apparition de nouvelles formes. Dans l'introduction à l'Origine des Espèces, il écrit : « Les naturalistes se réfèrent continuellement aux conditions extérieures telles que le climat, la nourriture, comme aux seules causes possibles de variations, ils n'ont raison que dans un sens très limité. » Il semble que Darwin ait regretté plus tard de n'avoir attribué à l'action directe des forces physiques sur le vivant qu'un rôle secondaire. Cela ressort de sa correspondance. Là-dessus, M. Prenant, dans l'introduction qu'il a donnée à des textes choisis de Darwin, a publié un certain nombre de passages particulièrement intéressants . Darwin cherche l'apparition des formes nouvelles dans la conjonction de deux mécanismes : un mécanisme de production des différences qui est la variation, un mécanisme de réduction et de critique de ces différences produites, qui est la concurrence vitale et la sélection naturelle. Le rapport biologique fondamental, aux yeux de Darwin, est un rapport de vivant à d'autres vivants; il prime le rapport entre le vivant et le milieu, conçu comme ensemble de forces physiques. Le premier milieu dans lequel vit un organisme, c'est un entourage de vivants qui sont pour lui des ennemis ou des alliés, des proies ou des prédateurs. Entre les vivants s'établissent des relations d'utilisation, de destruction, de défense, Dans ce concours de forces, des variations accidentelles d'ordre morphologique jouent comme avantages ou désavantages. Or la variation, c'est-à-dire l'apparition de petites différences morphologiques par lesquelles un descendant ne ressemble pas exactement à ses ascendants, relève d'un mécanisme complexe ; l'usage ou le non-usage des organes (le facteur lamarckien ne concerne que les adultes), les corrélations ou compensations de croissance (pour les jeunes); ou bien l'action directe du milieu (sur les germes),

 

En ce sens on peut donc dire que selon Darwin, contrairement à Lamarck, l'initiative de la variation appartient quelquefois, mais quelquefois seulement, au milieu. Selon qu'on majore ou minore cette action; selon qu'on s'en tient à ses oeuvres classiques ou au contraire, à l'ensemble de sa pensée telle que sa correspondance la livre, on se fait de Darwin une idée un peu différente, Quoiqu'il en soit, pour Darwin, vivre c'est soumettre au jugement de l'ensemble des vivants une différence individuelle. Ce jugement ne comporte que deux sanctions : ou mourir ou bien faire à son tour, pour quelque temps, partie du jury. Mais on est toujours, tant que l'on vit, juge et jugé. On voit, par conséquent , que dans l'œuvre de Darwin, telle qu'il nous l'a laissée, le fil qui relie la formation des vivants au milieu physico-chimique peut paraître assez ténu. Et le jour où une nouvelle explication de l'évolution des espèces, le mutationisme, verra dans la génétique l'explication des phénomènes (que Darwin connaissait mais qu'il a sous-estimés) d'apparition de variations spécifiques d'emblée héréditaires, le rôle du milieu se trouvera réduit à éliminer le pire sans avoir part à la production de nouveaux êtres, normalisés par leur adaptation non préméditée à de nouvelles conditions d'existence, la monstruosité devenant règle et l'originalité banalité provisoire. Cette donnée historique est intéressante; je ne me souviens pas avoir lu autre part que cette vision d'un milieu éliminant le pire ne venait pas de Darwin. La critique touche donc les néodarwiniens et non Darwin.

 

Dans la polémique qui a opposé lamarckiens et darwiniens il est instructif de remarquer que les arguments et objections sont à double sens et à double entrée, que le finalisme est dénoncé et le mécanisme célébré, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. C'est sans doute le signe que la question est mal posée. Chez Darwin, on peut dire que le finalisme est dans les mots (on lui a assez reproché son terme de sélection) il n'est pas dans les choses. Chez Lamarck, il y a moins finalisme que vitalisme. L'un et l'autre sont d'authentiques biologistes, à qui la vie paraît une donnée qu'ils cherchent à caractériser sans trop se préoccuper d'en rendre compte analytiquement. Ces deux authentiques biologistes sont complémentaires. Lamarck pense la vie selon la durée, et Darwin plutôt selon l'interdépendance ; une forme vivante suppose une pluralité d'autres formes avec lesquelles elle est en rapport. La vision synoptique qui fait l'essentiel du génie de Darwin fait défaut à Lamarck. Darwin s'apparente davantage aux géographes, et on sait ce qu'il doit à ses voyages et à ses explorations. Le milieu dans lequel Darwin se représente la vie du vivant, c'est un milieu biogéographique.»

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23 août 2007 4 23 /08 /août /2007 11:20
 

COLLÈGE DE FRANCE . CHAIRE DE PHILOSOPHIE  ET HISTOIRE DES CONCEPTS SCIENTIFIQUES


Leçon inaugurale faite le Jeudi 11 janvier 2001 par M. le
Professeur Ian Hacking



Nous sommes aujourd’hui étrangement dépourvus de certitude dès lors qu’il s’agit de préciser ce qui, dans le monde, est l’œuvre de l’homme et ce qui est l’œuvre de Dieu, ou, selon l’expression consacrée, de la « nature ». Quelle est la part de nos travaux ? Quelle est la part qui se trouve totalement déterminée indépendamment de nous ? On a beaucoup discuté ce point lors de la décennie passée, souvent à l’aide du slogan de la « construction sociale ».


J’espère que cette expression, et même une partie du débat, seront bientôt dépassées. Mais je doute que l’on puisse jamais en finir avec ce genre de questions qui me semblent bien à même de troubler l’esprit humain. Je ne suis donc pas de ceux qui parlent de la fin de la philosophie, ou de la métaphysique. Je pense même que nous ne faisons souvent qu’opérer une transmutation de questions anciennes dont certains aspects capitaux sont néanmoins laissés intacts. On a l’impression d’en avoir fini avec ses ancêtres, alors qu’en fait on ne fait que reprendre sous un autre jour ce qui était au cœur même de leur insatisfaction

Mais faut-il parler d’insatisfaction ? Oui, car, au moins depuis Kant, il est fréquent de trouver à l’origine des travaux des philosophes, des problèmes, des antinomies et des motifs de perplexité. Aristote lui-même disait qu’en philosophie la bonne méthode consiste à relever des contradictions dans les croyances populaires, ou encore des antagonismes entre l’opinion générale et les croyances des sages. Il appelait cela des apories. Cette façon de voir fait ressembler la philosophie aux récriminations de vieux ronchons s’évertuant à redresser ce qui est tordu. Peut-être vaudrait-il mieux accorder, avec Merleau-Ponty, que « le monde et la raison ne font pas problème ; disons, si l’on veut, qu’ils sont mystérieux, mais ce mystère les définit, il ne saurait être question de le dissiper par quelque “solution” ». Et Merleau-Ponty poursuit, avec une remarque bien digne de constituer la devise d’une chaire de philosophie et d’histoire des concepts scientifiques : « La vraie philosophie est de réapprendre à voir le monde, et en ce sens une histoire racontée peut signifier le monde avec autant de “
profondeur” qu’un traité de philosophie (1). »

Il n’y a pas forcément de contradiction entre s’intéresser à des « problèmes » et chercher à voir le monde sous un angle nouveau. Les travaux les plus féconds des philosophes qui cherchent à résoudre des problèmes sont motivés par une sorte d’effarement, ou de stupéfaction, devant l’aspect déroutant des choses les plus ordinaires qui soient. Kant a commencé par demander : « Comment les mathématiques pures sont-elles possibles ? » Nos maîtres ont même été tellement étonnés qu’ils en sont venus à proposer des théories absolument bizarres sur la nature de cette discipline. Il me suffit de rappeler les noms de Platon, Descartes, Leibniz, ou Wittgenstein. Quiconque a jamais ressenti ce qu’est une preuve mathématique comprend leurs interrogations. Un débat récent entre deux de nos collègues, Alain Connes et Jean Pierre Changeux, témoigne d’ailleurs – si besoin était – de la vitalité de ces problèmes (2)

Comme mes prédécesseurs tels que Jules Vuillemin, j’ai l’intention d’aborder ce genre de sujets, mais dans le cadre d’un projet plus vaste visant à comprendre quels types de raisonnements sont utilisés dans les sciences. Pour moi, les mathématiques sont des sciences comme les autres, étant entendu qu’elles ne sont pas de type expérimental. Or dans les sciences, on peut avoir recours à des styles de raisonnements très divers. Le style de raisonnement le plus puissant, celui qui a rendu possible le monde moderne, celui qui a irrémédiablement bouleversé l’univers – de fond en comble –, celui qui transforme et réinvente le monde actuel, c’est, sans aucun doute, celui que j’appelle le style du laboratoire, celui qui a émergé il y a quatre cents ans.

Autrefois, on étudiait, on observait, on spéculait sur des phénomènes. Aujourd’hui, on fabrique des phénomènes, on les isole, on les purifie. Evangélista Torricelli créa un vide – un néant – en mettant un tube de verre avec du mercure sens dessus dessous. Par la suite, dans son laboratoire Robert Boyle produisit de nouveau ce phénomène tout en perfectionnant sa pompe à air. Les premières qu’il fabriqua lui coûtèrent une bonne part de sa fortune personnelle et absorbèrent les subsides que lui accorda le gouvernement anglais. Une vingtaine d’années plus tard, les fabricants parisiens mettaient en vente des modèles bon marché produisant des vides meilleurs que ceux jamais produits par Boyle. Thomas Hobbes en vit l’annonce placardée sur un mur. Il détestait l’univers élitiste des savants, leur langage inaccessible au vulgaire, et leurs manipulations privées. « Comme si la nature ne prodiguait pas assez de phénomènes, protestait-il. Comme si tout le monde n’avait pas accès aux phénomènes naturels. Quel besoin de toutes ces manœuvres de laboratoires, faites en petit comité devant un cercle restreint d’experts ? » Hobbes n’était plus très jeune ; mais voilà qu’en se lamentant sur l’avenir, il anticipait exactement ce qui allait advenir. Les hommes allaient créer des phénomènes nouveaux, et cela lui faisait horreur. Mais il jouait perdant. Il assistait à l’arrivée de la science de laboratoire, celle qui n’observe pas les opérations de la nature mais opère sur elle. Un jour viendra, peut-être, où l’on aura oublié la plus grande partie de ce que l’Europe a exporté dans le monde, ou même ce qu’elle en a extrait. Peut-être à uneseule une exception : le style de raisonnement inspiré par le laboratoire.

Il y a bien d’autres styles de raisonnement. L’un d’entre eux, auquel j’ai peut-être consacré une part trop importante de ma vie, est le style statistique. Il a totalement modifié l’expérience que nous faisons du monde dans lequel nous vivons au jour le jour, un monde intégralement marqué du sceau de la probabilité : la sexualité, le sport, la maladie, la politique, l’économie, l’électron. Le triomphe de la probabilité fut concocté au dix-neuvième siècle, et mis au point au vingtième. Impossible de lui échapper. Jacques Bouveresse a vu en Robert Musil l’emblème de cette ère nouvelle (3). À ce sujet, je vais vous raconter une petite anecdote. À l’origine d’une bonne partie des travaux historiques et philosophiques récents sur la probabilité, il y a un groupe de recherche qui travaillait à Bielefeld en 1983. Ceux de ses membres qui n’étaient pas germanophones se rencontraient dans un club de lecture pour perfectionner leur allemand. Ils jetèrent leur dévolu sur Musil qu’ils lisaient et discutaient. Et pourtant, au fil de toute cette année, il n’est venu à l’esprit d’aucun d’entre nous que Musil soit le parfait symbole de la révolution probabiliste. Pour cela on attendait M. Bouveresse.

Pour en revenir aux styles de raisonnement, ces styles émergent dans des contextes tout à fait spécifiques. Je dois cette idée de style à Ludwik Fleck, l’épidémiologiste polonais qui, en 1935, écrivit sur les Denkstile. Il avait pris pour exemple le test de Wasserman pour dépister la syphilis, une affaire s’étendant sur plusieurs décennies. Ce qui m’intéresse est plutôt une histoire des sciences s’inscrivant dans la longue durée. Bien que parfaitement compatible avec la microsociologie des sciences en vogue à l’heure actuelle, son but est tout autre. Mais il se rapproche de celui de Pierre Bourdieu, tel que je le conçois. Au moins, quand il écrit :

« Il faut admettre que la raison n’est pas tombée du ciel, comme un don mystérieux et voué à rester inexplicable, donc qu’elle est de part en part historique ; mais on n’est nullement contraint d’en conclure, comme on le fait d’ordinaire, qu’elle soit réductible à l’histoire. C’est dans l’histoire, et dans l’histoire seulement, qu’il faut chercher le principe de l’indépendance relative de la raison à l’égard de l’histoire ; ou, plus précisément, dans la logique proprement historique, mais tout à fait spécifique, selon laquelle se sont institués les univers d’exception où s’accomplit l’histoire singulière de la raison (4). »

Néanmoins, mon objectif est métaphysique, et ce qui me tient à cœur, c’est la vérité elle-même, ou, plus exactement, comment un style de raisonnement introduit de nouvelles façons de trouver la vérité. Car je prétends que chaque style introduit, en matière de preuve et de démonstration, son propre type de critères, et qu’il détermine les conditions de vérité propres aux domaines auxquels on en vient à l’appliquer. Ceci me conduit à des thèses tout à fait radicales sur la vérité et l’objectivité, et sur la réalité des objets scientifiques eux-mêmes.

Un style de raisonnement est plus qu’un ensemble de techniques destinées à mettre en évidence de nouveaux types de faits, à les intégrer dans cet univers dans lequel nous vivons, pensons et agissons ensemble. Je prétends même qu’un style crée ses critères de vérité. Il s’auto-justifie.

Cette idée qu’un style s’auto-justifie n’est pourtant pas aussi originale qu’il paraît : elle renvoie à la conception vérificationiste de la signification, une théorie passée de mode depuis bien longtemps. Elle ne conduit pas à un subjectivisme. L’auto-justification, loin d’impliquer une espèce quelconque de subjectivisme, joue un rôle proprement fondamental pour l’objectivité et la reproductibilité scientifiques. Elle est un pilier de la stabilité des sciences.

Chaque style de raisonnement introduit et étudie un nouveau domaine d’objets
. Chaque style introduit aussi une nouvelle classe d’objets, et alimente à son sujet un débat du type réalisme/antiréalisme. Pour se limiter à des exemples des plus familiers, on peut citer la réalité des objets mathématiques avec – sous sa forme la plus extrême – l’opposition entre platonisme et constructivisme mathématique. On peut encore évoquer les débats sur la réalité des entités non observables propres aux sciences théoriques. Chaque style est à l’origine d’une controverse ontologique : ces nouveaux objets existent-ils vraiment, ou bien sont-ils des créatures de l’esprit humain ? Les électrons sont-ils réels, ou sont-ils seulement des instruments intellectuels permettant de penser et d’organiser des phénomènes ? Les nombres, ou le continu, existent-ils vraiment, ou ne sont-ils que des constructions faites par des êtres humains, sous la contrainte de leur enveloppe génétique (pour utiliser une image de M Changeux) ? Chaque style de raisonnement scientifique aura sa controverse de ce type, dans un registre qui lui est propre.


*
*      *

Mais commençons plutôt par ce qui est à la fois une nécessité pour la pensée elle-même, et l’essence d’un des styles de raisonnement scientifique : le style classificatoire et taxonomique. Je veux parler ici du processus de classification. Il est au cœur des sciences taxonomiques, de la systématique botanique et zoologique.

Aujourd'hui encore, 
le système naturel de classification fait l’objet de stupéfiants débats. Et on se retrouve face au même vieux débat ontologique. Quelles classes sont réelles ? L’espèce, le genre, la famille, le phylum ? Et parmi celles-ci, lesquelles ont été introduites pour les besoins d’un agencement méticuleux en arbre, et lesquelles représentent la manière dont s’organise réellement le monde vivant ?

Au Moyen Âge, les scolastiques débattaient du réalisme et du nominalisme. Les uns prétendaient que l’on peut trouver dans la nature des classes qui existent réellement, alors que, selon les autres, nous sommes les seuls responsables du regroupement des choses en classes, les noms ne dénotant pas une véritable espèce d’individus. Pour les nominalistes, il n’y a dans le monde que des entités individuelles. Classes, groupes et genres ne sont que des fictions. Autrefois, on faisait de ces fictions un produit propre à l’esprit humain.

Aujourd’hui, on les envisage comme un produit de la société et de l’histoire. L’argumentation diffère, mais les problèmes gardent quelque chose d’étrangement familier. Même si en elles-mêmes ces controverses ne m’intéressent pas directement, on peut cependant en apprendre quelque chose. Peut-être sommes nous à la fois trop proches des anciens et des débats récents. C’est pourquoi je vais me placer sur un terrain plus neutre en me référant à deux auteurs très différents, l’un écrivant il y a tout juste un siècle, l’autre un peu plus d’un siècle, l’un français, l’autre allemand, deux hommes que l’on voit rarement mis côte à côte, Pierre Duhem et Frédéric Nietzsche. Commençons par Duhem, qui écrit en 1906 :


« On a souvent comparé le progrès scientifique à une marée montante. […] Celui qui jette un regard de courte durée sur les flots qui assaillent une grève ne voit pas la marée monter ; il voit une lame se dresser, courir, déferler, couvrir une étroite bande de sable, puis se retirer en laissant à sec le terrain qui avait paru conquis ; une nouvelle lame la suit, qui parfois […] n’atteint même pas le caillou que celle-ci avait mouillé. Mais, sous ce mouvement superficiel de va-et-vient, un autre mouvement se produit, plus profond, plus lent […], mouvement progressif qui se poursuit toujours dans le même sens, et par lequel la mer monte sans cesse. Le va-et-vient des lames est l’image fidèle de ces tentatives d’explication qui […] ne s’avancent que pour s’écrouler ; au dessous se poursuit le progrès lent et constant de la classification naturelle dont le flux conquiert sans cesse de nouveaux territoires, et qui assure aux doctrines physiques la continuité d’une tradition (5). »


Je ne cite pas Duhem parce qu’il aurait une approche exceptionnelle du progrès scientifique. Il n’empêche qu’il y a des choses frappantes dans sa façon de voir. En particulier, on ne progresse pas à coup de théories explicatives de plus en plus profondes. Bon nombre de nos collègues physiciens pourraient objecter que c’est précisément ainsi qu’a triomphé la physique théorique moderne. Pierre Duhem partageait avec Henri Poincaré, son contemporain, un profond scepticisme concernant la vertu des explications. C’était dans l’air du temps, comme on en trouve l’expression en Allemagne chez Heinrich Hertz et Ernst Mach.


Selon Duhem, l’histoire des théories expliquant la lumière est une succession de mutations, de révolutions, abandonnées les unes après les autres. De ce point de vue, il était, à proprement ce qu’il trouvait également frappant, c’était la stabilité dont faisait preuve la discipline qui était la sienne : la physique.


Ce qu’écrit Duhem sur cette stabilité et cette croissance sort vraiment de l’ordinaire, du moins selon le point de vue qui est aujourd’hui le nôtre. D’après lui, les explications sont foncièrement instables. À l’inverse, la manière de classer les phénomènes est un modèle de stabilité et se développe à chaque nouvelle vague théorique. Dans les sciences, les classifications se développent, croissent en exactitude, et perdurent. L’idée qu’il se faisait d’une classification, il en prit le modèle dans les sciences de la vie. Il connaissait pourtant bien la vivacité des querelles relatives aux justes principes à suivre pour classer les êtres vivants – querelles encore d’actualité aujourd’hui. Mais il croyait qu’en elles-mêmes, les taxinomies reflètent toujours mieux une sorte de structure sous-jacente du monde vivant, et cela même si l’on ne parvient jamais à un accord final la concernant. En physique, il pensait qu’on regroupe progressivement les phénomènes de façons tout à fait inattendues. Son exemple favori était l’histoire de la lumière visible, c’est-à-dire la représentation toujours plus stable de l’ensemble du spectre électromagnétique, compris comme une vaste famille de phénomènes se répartissant en différents genres. Là aussi, on en était venu à reconnaître de nouvelles espèces, par exemple, la lumière polarisée et la lumière non polarisée.


J’ai choisi Duhem parce qu’il est un exemple de philosophe profondément enclin à croire en des classifications naturelles stables, se développant, et perdurant, et cela pas uniquement dans le domaine du vivant mais aussi dans toutes les branches scientifiques.


Cependant le terme même de « naturel » est profondément idéologique. La controverse sur les aliments génétiquement modifiés, par opposition à ceux qui sont « naturels », en montre un usage des plus récents. Dans l’histoire de la classification, c’est peut-être à Michel Adanson qu’il revient d’avoir été le premier à mettre à contribution le mot “naturel”. La classification de Linné, elle, reposait sur le sexe et les organes reproducteurs. Adanson, lui, proposa une méthode de classification reposant sur la fonction. Sa méthode était naturelle, alors que le système de Linné était artificiel. « Ma classification est vraie, la vôtre est fausse, aurait-il pu dire : je suis bon, vous êtes mauvais. » Ce discours sur les familles naturelles conduisit à toute une doctrine de groupes naturels, de genres naturels et d’espèces naturelles. C’est sur cette base que John Stuart Mill amena les philosophes anglais à créer toute une philosophie des “
natural kinds”. Elle est encore en pleine floraison en Amérique, grâce aux œuvres de W.V Quine, Hilary Putnam, et Saul Kripke.

En des temps aussi anciens que l’époque d’Aristote, l’idée de nature a fourni le moyen de travestir l’idéologie, histoire de paraître parfaitement neutre. Aucune étude portant sur une classification ne peut échapper à l’obligation d’examiner les racines de cette idée et de montrer comment elle a été mise à contribution par différentes idéologies, et cela même à notre époque. Et aucune étude du mot « naturel » ne peut manquer d’aborder cet autre grand mot chargé d’idéologie, « réel ». Ces mots sont tellement pratiques dans la vie courante, mais ils se montrent fuyants, trompeurs, et traîtres, et il n’est pas déplacé de parler même de faux amis, lorsque des philosophes les mettent à contribution.

Duhem dit que nos classifications deviennent toujours plus stables quand se développent les sciences. Une vingtaine d’années avant la parution du livre de Duhem sur la nature de la physique, Nietzsche était en Italie, où il publia un recueil d’aphorismes ayant chacun la longueur d’un paragraphe. Le titre en est à la fois allemand et italien : Die fröhliche Wissenschaft : « la gaya scienza ». On le connaît comme Le Gai Savoir. L’un de ces aphorismes est le suivant :


« Le nom des choses importe infiniment plus que ce qu’elles sont. La réputation, le nom, l’aspect, l’importance, la mesure habituelle et le poids d’une chose – à l’origine le plus souvent une erreur, une qualification arbitraire, jetées sur des choses comme un vêtement, et profondément étrangères à leur esprit, même à leur surface – par la croyance que l’on avait en tout cela, par son développement de génération en génération, cela s’est peu à peu attaché à la chose, s’y est identifié, pour devenir son propre corps ; l’apparence primitive finit par devenir presque toujours l’essence, et fait l’effet d’être l’essence. Il faudrait être fou pour s’imaginer qu’il suffit d’indiquer cette origine et cette enveloppe nébuleuse de l’illusion pour détruire ce monde considéré comme essentiel, la fameuse “réalité” ! – Mais n’oublions pas non plus ceci : il suffit de créer des noms nouveaux, des appréciations, et des probabilités nouvelles pour créer à la longue des choses nouvelles. (6) »


On pourrait bâtir toute une leçon inaugurale sur ce simple texte. Il ne suffit pas de montrer du doigt des illusions pour en venir à bout, ou de se contenter de les tourner en ridicule. On n’échappe pas aux classifications en proclamant qu’elles sont des productions historiques, sociales, et mentales. Nous vivons dans un monde classifié, que l’on pourrait déconstruire pour s’amuser, mais nous aurons besoin de ces structures pour penser, en attendant qu’elles soient modifiées, non pas par déconstruction, mais par construction, par création. L’aphorisme de Nietzsche s’ouvre par trois petits mots allemands : Nur als Schaffende : Comme créateurs seulement !

Après cette remarque négative, une remarque positive concerne la façon d’être des créateurs. Avec de nouveaux noms, de nouveaux objets viennent au monde. Pas très vite. Seulement avec l’usage, seulement après une première couche, puis une seconde, etc. Ce n’est pas une création qui commence par l’essence d’un nouvel objet, mais par sa peau, par sa surface, par ce avec quoi on interagit. Par ce sur quoi on intervient superficiellement. Peu à peu on lui donne corps, un corps qui finit par se solidifier et par donner l’impression d’une essence – une essence que l’on a mise au monde.

Nommer ne suffit jamais pour créer. Si l’on a un grief contre Nietzsche, c’est que même lui est encore un philosophe, encore trop attentif à ce que l’on dit et pas assez à ce que l’on fait. Nommer occupe des lieux, des sites particuliers, et se produit à des moments précis. Pour qu’un nom puisse commencer son travail de création, il a besoin d’autorité. Il lui faut être mis en service au sein d’institutions. Un nom prend ses fonctions seulement quand une histoire sociale est elle-même à l’œuvre. Nietzsche jugeait tout cela probablement trop évident pour mériter d’être mentionné.


Des objets viennent au monde. La philosophie a un mot technique pour parler de l’étude de l’être : l’ontologie. Nietzsche parle de l’apparition et de la disparition d’objets et des genres d’objets. Il parle, pour ainsi dire, d’ontologie historique. C’est là une expression que Michel Foucault utilisait en 1982. Aussi, le moyen le plus concis pour payer la dette de certains de mes travaux aux idées et aux pratiques de Michel Foucault est de mentionner un livre que je vais publier dans le courant de cette année. Le titre en est, tout simplement, Historical Ontology (Ontologie Historique) 7. Mais Michel Foucault fit bien plus que de l’ontologie historique. Il a contribué à faire advenir des choses. Son ontologie était tout autant créative qu’historique. Nur als Schaffende !




*
*       *

Pierre Duhem était un physicien, un historien des sciences de la nature et un catholique fervent. Aussi ne faut-il pas s’attendre à le voir tomber d’accord avec Nietzsche sur quoi que ce soit. J’ai cité des extraits de La Théorie Physique et de Die fröhliche Wissenschaft, et on ne conçoit généralement pas la physique comme quelque chose de fröhlich – de joyeux. Mais ces deux hommes ne sont pas aussi étrangers l’un à l’autre qu’il le paraît.

Aucun d’eux ne parle du commencement d’une classification. Ils faisaient allusion à ce qui se produit lorsqu’une classification perdure, évolue, est remise en question, critiquée, ou abandonnée. Les thèses de Duhem portent sur la croissance et la stabilité. Celles de Nietzsche sur une stabilité qu’il trouvait détestable, mais dont une création, de nouvelles dénominations, un nouvel agencement, pourraient venir à bout. Pour une fois, je vais m’efforcer d’être aussi peu imaginatif que possible, et proposer l’idée que ces deux auteurs avaient surtout en tête deux types différents de domaines de classification. Il s’agirait, pour Duhem, des phénomènes prétendus naturels de la physique, et, pour Nietzsche, principalement des phénomènes humains, Menschliches, Allzumenschliches – humains, trop humains. Réfléchissons maintenant à ce que signifie créer de « nouveaux noms » ou encore créer des personnes et leurs comportements. Examinons d’abord la cour de récréation, puis les sciences humaines.


Quand j’étais enfant, certains petits voyous lançaient des insultes. On leur répondait (par une comptine) : « Sticks and stone will break your bones but names with never hurt you ! » « Un bâton ça fait mal, un caillou ça fait mal, mais les mots ça f’ra pas d’mal à une mouche ».


Nous n’en étions pas absolument sûrs. Les mots peuvent blesser. Se traiter de noms d’oiseaux est censé faire mal. Les noms nous touchent de mille autres manières. Ça change tout de se voir traité de “génie”, ou même de se voir traité de “gros”. Et d’autant plus quand on se prête au jeu. Dans sa biographie de Wittgenstein, Ray Monk prétend que le philosophe ressentait, appréciait, mais se sentait également torturé par « le devoir de génie » (8).


Les noms nous travaillent. Ils nous changent, et ils changent notre manière de voir notre propre vie et de nous engager dans le futur.


Les noms fonctionnent différemment à des époques différentes, car on leur associe des choses tout à fait différentes. Hannah Arendt pensait que l’idée même de génie était une invention des premiers romantiques allemands. Julia Kristeva en trouve la racine bien avant, à l’occasion d’une intervention divine accordant une vision inspirée à un saint ou à une sainte.


Aujourd’hui, le génie se mesure par référence au sommet de l’échelle d’un test d’intelligence.


Les noms ne fonctionnent pas tout seuls, comme de simples sons ou des marqueurs. Ils font partie d’un monde immense de pratiques, d’institutions, d’autorités, de connotations, d’histoires, d’analogies, de souvenirs, de fantasmes. Dans la cour de récréation, un enfant s’entend baptisé « gros lard » ou « patapouf ». C’est blessant, mais seulement parce qu’on méprise la graisse. En d’autres lieux et d’autres temps, on aurait pu trouver rassurant d’être gros. Le mot « gros » n’agit pas sur nous inopinément, mais parce qu’il est encadré par un monde de significations, de médecins, de compagnies d’assurance, d’amants, et de régimes amaigrissants. Idem pour le « sex appeal » : les images contemporaines de femmes dévêtues, si attirantes pour les hommes, ne ressemblent en rien à celles peintes par Rubens ou Renoir.


Quant au monde de ceux qui se savent gros, c’est un univers rempli d’instruments : de balances, de mètre-rubans, de tables dressées par des spécialistes en statistique. C’est un univers de normes.

 


Analyser les classifications humaines, c’est analyser des mots classificatoires dans les lieux où ils fonctionnent, c’est analyser les relations entre locuteurs et auditeurs, c’est analyser des descriptions externes et des sensibilités internes. Il n’en va pas tout à fait de même pour le mot « bâton » et les bâtons, ou le mot « caillou » et les cailloux.

 
 
 
 
 
 
 
 

Notre univers aurait pu être différent. Certaines personnes croient que parler aux plantes les affecte. Admettons, mais certainement pas parce que les plantes comprennent ce qu’on leur dit. Certaines personnes croient que prononcer quelques mots au lancement d’un navire influe sur sa destinée. Admettons, mais certainement pas parce qu’un navire comprend ces mots. Dans un monde plus vivant que le nôtre, les choses – et je dis bien les choses – seraient différentes. Je ne vis pas dans ce genre d’univers. Toutefois, il nous faudra bien consacrer un peu de temps à l’examen soigneux de cas limites, d’entités qui ne sont pas tout à fait humaines mais qui sont néanmoins un peu plus qu’un vulgaire bâton. Les chiens et les chats comprennent leurs maîtres. Que dire des « cyber organismes », les cyborgs ?

Nous ne sommes peut-être pas bien loin de cette différence fondamentale qu’il y a entre sciences de la nature et sciences humaines. Les sciences dites humaines, ou sociales, ne diffèrent pas foncièrement des sciences dites de la nature sous prétexte qu’elles traitent de ce que l’on appelle des constructions sociales. Elles n’en diffèrent pas non plus parce qu’elles font appel à la compréhension (au Verstehen) plus qu’à l’explication, à la prédiction et au contrôle. Elles en diffèrent parce qu’il y a une interaction dynamique entre les classifications développées dans les sciences sociales, et les individus ou les comportements qui se trouvent classés. En qualifiant un type de personne ou de comportement, on peut l’affecter directement au point même de le transformer. C’est pour cela qu’il peut arriver que changent les caractères spécifiques d’individus. Et ces changements rendent nécessaire de réviser ce que l’on sait de ces individus, et même de retoucher nos classifications. J’ai appelé cela l’effet de boucle des spécifications humaines. Et je ne suis en rien dogmatique en matière d’humain, car si nous commençons à vivre au milieu des cyborgs ou à devenir des cyborgs, je crois que la rétroaction biologique va faire partie de nos vies quotidiennes. Le bouclage classificatoire va continuer en parallèle, peut-être jusqu’à ce que tous deux se confondent dans un monde que personne ne peut prédire.

Les sciences sociales, systématiques aussi bien qu’institutionnalisées, ont entre leurs mains toute une batterie de données statistiques et d’analyses informatiques s’appuyant sur des classifications de personnes. On considère comme acquis que ces classifications fonctionnent de la même façon que celles utilisées dans les sciences de la nature. Mais, en fait, celles des sciences sociales cherchent à atteindre des cibles mouvantes, à savoir des personnes et des groupes de personnes qui peuvent changer, en particulier parce qu’elles savent comment elles sont classifiées.

Le cas des sciences médicales est particulier. Ce ne sont, ni tout à fait des sciences naturelles, ni tout à fait des sciences sociales. D’un côté, les sciences médicales – dont la psychiatrie – cherchent à découvrir les causes organiques fondamentales des maladies. Dans le cas de troubles psychiatriques, ceux-ci peuvent être biochimiques, neurologiques, ou les deux à la fois. Il existe une très forte tendance à chercher des antécédents héréditaires à de nombreuses maladies, dont certaines formes de folie. En même temps, notre façon d’être malade, nos actions, notre conduite, nos attitudes, et nos émotions sont classifiées selon des critères très humains.

On a pu dire que les systèmes actuels de diagnostic et de traitement contribuent eux-mêmes à produire le genre de comportement anormal caractéristique de la maladie.

Classification et diagnostic sont alors construits, et cette construction interagit elle-même avec les personnes perturbées et contribue à produire leur comportement qui, à son tour, confirme le diagnostic.

Certaines classifications sont ici particulièrement importantes. Ce sont celles qui, une fois assimilées par les personnes et de leur entourage, et une fois impliquées dans des institutions, modifient en retour la manière dont ces personnes s’éprouvent elles-mêmes. Ceci peut aller jusqu’à une modification de leurs sentiments et de leurs comportements, et cela en partie pour avoir été répertoriées de telle ou telle manière. Ce type de classification est interactif. Cette formulation est un peu barbare ; mais elle a au moins le mérite de mettre en scène les actants, les actions, et leurs moyens. Le mot inter souligne comment interagissent les personnes et la classification. Il montre aussi comment les actants prennent conscience d’eux-mêmes dès lors qu’ils ont été classifiés de telle ou telle manière : la façon dont ils sont traités ou institutionnalisés ne compte pas pour peu dans ce qui les fait se prendre au jeu.

 


Certaines de ces interactions peuvent être fortes. Ce qu’on savait de personnes classifiées d’une certaine façon peut devenir faux parce qu’elles ont changé sous l’effet de cette classification et de la nouvelle façon de se concevoir qui en résulte, ou encore en conséquence du traitement qu’elles ont subi du fait de cette classification. Il y a donc là ce que j’ai appelé un effet de boucle.

 


La notion de classification interactive est vague mais utile. Bon nombre de classifications diffèrent fondamentalement du type de classifications humaines que je viens de mentionner. Ni les électrons, ni les chaises, ne sont doués de compréhension. Quel nom donner à ce dernier genre de classification ? Classification indifférente fera l’affaire. La classification « électron » est indifférente dans la mesure où appeler un électron “électron” ne lui fait ni chaud ni froid. Rien de surprenant ici, car il n’est pas lucide et ne va certainement pas changer ses habitudes du fait qu’il sait comment l’électron est classifié.

 


Un nom plus abstrait pour désigner ce type de recherche est « dynamique des classifications humaines ». Il y a sans doute là tout un champ d’étude, mais une nuée de questions s’élève aussitôt. Les hypothèses implicites ou explicites que j’ai faites peuvent toutes, sans exception, être remises en question. Et il se peut bien que je n’aie fait qu’esquisser un domaine possible d’investigation – comment les classifications nous affectent, et comment nous créons de nouvelles classes. Ce sont là quelques exemples de ce en quoi peut consister ce que j’appelle « façonner les gens ». Et, bien que ce domaine touche à toute une gamme de disciplines et de sous-disciplines, de la théorie de la dénomination aux sciences cognitives, il n’existe pas de corpus orthodoxe d’études philosophiques sur les classifications humaines. En revanche, il y a, en philosophie, une tradition portant sur les classifications des objets rencontrés dans la nature. Il s’agit, pour reprendre une tournure de Bertrand Russell, de « la doctrine des espèces naturelles ». Elle est directement issue des premiers jours de débat entre le système et la méthode, entre Linné et Adanson. John Stuart Mill l’a exportée de la botanique, et en a fait un élément central de la philosophie analytique où elle prospère encore aujourd’hui. Personne dans cette tradition n’a jamais vu combien le mot « naturel » lui-même, apparemment si transparent, est polémique et idéologique, cachant sous son air innocent toute une théorie sur les places, les rôles, les obligations des êtres humains, et sur notre place dans le monde.

 


Comme vous pouvez le constater, j’ai procédé en allant du général au particulier. Je vous ai parlé des styles de raisonnement dans les sciences. J’ai ensuite abordé ce qui paraît le plus facile à comprendre, le style classificatoire et taxinomique. J’ai indiqué en quoi nous sommes affecté par les classifications interactives et j’ai évoqué un effet de boucle s’appliquant aux genres humaines, effet qui peut paraître difficile à comprendre. On peut considérer comme acquises les classifications indifférentes que l’on trouve dans les sciences naturelles. Mais je vous demande maintenant d’y réfléchir, ainsi qu’à l’idée de nature qu’elles présupposent. C’est pourquoi cette année, je vais commencer par une étude des soi-disant classifications naturelles. Et ceci doit conduire à l’étude de l’idée même de nature, prise dans certains de ces usages particuliers et locaux. Nous aurons à méditer quelques mots de Pascal sur lesquels je conclurai. Il les destinait à un contexte très spécifique. Ces quelques mots de son cru sont donc utilisés en dehors du contexte qu’il visait ; on peut néanmoins les entendre d’une oreille nouvelle, dans le cadre d’une application aux classification naturelles :

 


« Mais qu’est ce que nature ? Pourquoi la coutume n’est-elle pas nature ? J’ai grand’peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature (9). »

 


 
 

note 1. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. XVI

note 2. Cf. Alain Connes et Jean-Pierre Changeux, Matière à penser, Paris, Odile Jacob, 1989.

 
 

note 3. Cf. Jacques Bouveresse, L’homme probable, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire, Combas, Éditions de l’Eclat, 1993.

 
 

note 4. Pierre Bourdieu, Méditation pascaliennes, Paris, Seuil, 1998, p. 130-1.

 
 

note 5. Pierre Duhem, La Théorie physique : son objet et sa structure, Paris, Chevalier & Rivière, 1906, p. 38.

 
 

note 6. Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir : « la gaya scienza », traduction par H. Albert, revue par M.Sautet, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche », 1993, § 58.

 

note 7. Ian Hacking, Historical Ontology, Harvard UP, 2002.

 
 

note 8. Ray Monk, Ludwig Wittgenstein. The Duty of Genius, Londres, Jonathan Cape, 1990 ; Wittgenstein. Le devoir de génie, traduit de l’anglais par Abel Gerschenfeld, Paris, Odile Jacob, 1993.

 


note 9. Pascal, Pensées, No 93 dans l’édition de Léon Brunschvig.

 


 



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5 juin 2007 2 05 /06 /juin /2007 19:10
Contre le communautarisme, un essai de Julien Landfried, directeur de l'Observatoire du communautarisme 


islande-6-lassen-1.jpgphoto l'Internaute


Le communautarisme ? Naguère absent de notre vocabulaire et de nos préoccupations premières, il s'est en quelques années emparé du terrain et a colonisé bien des esprits.

Nous voici, en guise de «progrès», promis à la juxtaposition ethnique, religieuse ou sexuelle. Des minorités victimaires aux «lois mémorielles», de la discrimination positive aux «minorités visibles», du politiquement correct à la pénalisation des débats, de l'importation du conflit israélo-palestinien aux ethno-régionalismes, quel déferlement !

Certains imaginent le phénomène soluble dans la République. C'est exactement le contraire qui est en train de se passer. Le chantage exercé par des entrepreneurs communautaires non représentatifs rencontre la complaisance médiatique et bénéficie du soutien de maint responsable.
Une partie de nos élites, jouant les apprentis sorciers, croit avoir trouvé la martingale pour durer: on gomme le peuple souverain, on gère la division et la concurrence communautaire…

Le présent essai apporte la démonstration magistrale d'une collusion entre petites lâchetés, grand cynisme et abandon résolu de tout projet égalitaire. Et dessine les contours d'une – très urgente – contre-attaque républicaine.

Julien Landfried est le cofondateur et directeur de l'Observatoire du communautarisme (www.communautarisme.net), qui publie depuis 2003 des analyses de chercheurs et d'intellectuels sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme.
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5 juin 2007 2 05 /06 /juin /2007 14:42




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- Réponse de membres du Mrap à Mouloud Aounit
 

La réponse de Mouloud Aounit transmise à l’AFP après la demande de démission faite par nombre d’entre nous provoque notre réprobation totale, nous confirmant que le président du Mrap s’enlise dans une orientation politique où tous les coups lui semblent dorénavant permis pour dévoyer le débat engagé dans notre mouvement et disqualifier les voix critiques.

 

Jamais un débat n'a existé au sein du Mrap opposant pro- et anti-Palestiniens ou pro- et anti-Israéliens pour la simple raison que le Mrap, et Mouloud Aounit en particulier, ne s'est jamais affirmé pro-Palestinien ou anti-Israélien. Le Mrap a toujours lutté pour la coexistence de deux Etats vivant en paix, promue par les accords d’Oslo - pour la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien comme pour le droit à l’Etat d’Israël d’exister dans les frontières de 1967. Engagé dans le « Collectif national pour une paix juste et durable au Proche-Orient », il s’est toujours opposé à la colonisation par l’Etat d’Israël des Territoires palestiniens.

 

Le fait de faire campagne ou le « thème » de campagne de Mouloud Aounit ne sont pas non plus en cause, mais l’instrumentalisation faite par lui du Mrap à des fins électoralistes personnelles et sa volonté de conserver en même temps la présidence du Mrap.

 

En faisant glisser le problème sur le terrain du Proche-Orient, Mouloud Aounit dévoie d’une façon nouvelle et inquiétante le débat engagé dans le Mouvement. Il impose une orientation qui s’inscrit dans la mouvance de la ligne politique communautariste revendiquée par certains courants politiques pour qui la cause palestinienne n'est qu'un prétexte, et qui instrumentalisent le conflit du Proche-Orient pour traiter en bloc de « sionistes » les opposants au terrorisme pratiqué par certains groupes palestiniens ou ceux qui s’opposent à une emprise communautariste et religieuse.

 

Cet amalgame est devenu courant sur des sites comme « Les Ogres » de Dieudonné, sur le forum musulman « Mejliss » lié au site « Oumma.com »…, qui diffusent déjà des messages accusant les opposants à l'actuelle direction du Mrap d'être des « sionistes » infiltrés. En nous accusant de le considérer comme trop pro-Palestinien, Mouloud Aounit conforte certaines des thèses plus que contestables propagées par ces sites, et prend la responsabilité d'attiser les passions intercommunautaires.

 

Il atteste qu’il entend sacrifier les valeurs du Mrap afin de récupérer les voix de la liste Euro-Palestine et des représentants communautaristes et religieux, tout en restant président du Mrap.

 

Refusant de cautionner cette dérive, refusant de trahir l’esprit des fondateurs du Mrap - et afin de perpétuer leur combat sur la ligne universaliste et laïque qu’ils lui ont assignée -, nous affirmons ne plus reconnaître aujourd’hui Mouloud Aounit, ni ses soutiens au sein de la direction du Mrap comme défenseurs des valeurs fondamentales et des buts statutaires de notre association, et nous en tirerons toutes les conséquences, y compris la possibilité de suspendre notre participation aux instances nationales du Mrap jusqu’à la démission de Mouloud Aounit.

 

Premiers signataires, (membres de la présidence nationale, du bureau exécutif ou du conseil d’administration) : Gérard Kerforn, Nadia Kurys, Emanuelle Le Chevallier, Yves Loriette, Horiya Meklerouf, René Meyer, Didier Poupardin, Anne Savigneux, Maya Vigier.

 

Nadia Kurys Vice-présidente du MRAP



J'ajoute que cette manière de défendre le communautarisme  et d'instrumentaliser le conflit du Proche-Orient, qui est celle d'Aounit, est celle qui prévaut sur wikipedia sur ces sujets et constitue un des aspects de la nocivité de wk, quant à la laïcité et à la démocratie.


Alithia



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18 mai 2007 5 18 /05 /mai /2007 20:18

ou l’Europe face aux revendications communautaristes de l’islam visant à restreindre la liberté d’expression.

 


la-reunion-m-jonniaux.jpg

photo M Jonniaux l'Internaute



Contrairement à ce que défend wikipedia, en Europe le délit de blasphème a été aboli et n’est pas reconnu par les droits de l’homme (formulés dans les Déclarations universelles), non plus que par la législation européenne conformément à
la Convention européenne des droits de l’homme.

 

Et au vu de sa contestation actuelle, la liberté d’expression doit être défendue face à la revendication de faire à nouveau du blasphème un délit punissable , affirme l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe dans un rapport de 24 juin 2006 sur

 

« Liberté d’expression et respect des croyances religieuses »

 

L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe rappelle les principes de droit valides en Europe, concernant la liberté d’expression, la tolérance qui donne son cadre à la coexistence entre des cultures et religions différentes, à partir des problèmes posés par l’islam revendiquant une législation contre le blasphème.

 

Citations extraites du rapport dont on peut lire l’intégralité ici



1) Ligne générale :

 

« L’Assemblée est d’avis que la liberté d’expression, telle qu’elle est protégée en vertu de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, ne doit pas être davantage restreinte pour répondre à la sensibilité croissante de certains groupes religieux »

 


2) pour ce faire l’Assemblée invite à l’éducation à la tolérance :

 

« L’Assemblée encourage les communautés religieuses en Europe à débattre de la liberté d’expression et du respect des croyances religieuses au sein de chaque communauté, et à entretenir un dialogue avec d’autres communautés religieuses afin de développer un code de conduite et une conception commune de la tolérance religieuse, qui est nécessaire dans une société démocratique. »

 
ainsi que
 

« L’Assemblée encourage le dialogue interculturel et interreligieux fondé sur les droits de l’homme universels, impliquant – sur la base de l’égalité et du respect mutuel – la société civile ainsi que les médias, et visant à promouvoir la tolérance, la confiance et la compréhension mutuelle qui sont essentielles à l’édification de sociétés solidaires et à la consolidation de la paix et de la sécurité au niveau international. »

 
3) L'Assemblée rappelle les principes fondateurs : 
 

« Une société ne saurait être démocratique sans le droit fondamental à la liberté d’expression. Le progrès de la société et le développement de tout individu dépendent de la possibilité de recevoir et de partager des informations et des idées. Cette liberté s’applique non seulement aux idées qui sont bien accueillies ou réputées inoffensives, mais aussi à celles qui peuvent choquer, offenser ou perturber l’Etat ou une partie de la population, conformément à l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme »

 

« La liberté de pensée, de conscience et de religion est une exigence de toute société démocratique et une des libertés essentielles qui permettent aux personnes de définir leur perception de la vie et de la société humaines. La conscience et la religion sont des éléments fondamentaux de la culture humaine. A ce titre, elles sont protégées en vertu de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. Une société démocratique doit néanmoins autoriser, au nom de la liberté de pensée et d’expression, un débat ouvert sur les sujets relatifs à la religion et aux croyances. Il est donc nécessaire d’étudier et de définir le juste équilibre à atteindre et les limites à respecter à cet égard. »

 

4) Rappel du droit : abandon des lois sur le blasphème en Europe

 

« Les lois interdisant les insultes à caractère religieux, ou plus spécifiquement le blasphème, ont été abandonnées ou laissées inutilisées dans la plupart des sociétés européennes depuis la première moitié du XXe siècle, bien qu’à des échéances fort différentes d’un pays à l’autre. On relève quelques exceptions récentes concernant des procès pour blasphème (cf. Wingrove c. Royaume-Uni et Gündüz c. Turquie). L’abandon des lois sur le blasphème en Europe s’explique principalement par la critique des Lumières à l’égard de ce qui était perçu comme un abus de pouvoir du clergé et de l’Eglise lors des procès pour blasphème, par l’avènement de l’Etat laïque, et par l’importance croissante accordée aux droits fondamentaux de la personne. »

 
5) Définition de la notion de liberté d’expression  : droit  fondamental parmi les droits de l'homme.
 

« La liberté d’expression désigne la possibilité de pouvoir librement chercher, recevoir et exprimer de l’information sans censure et quel que soit le média employé. Le droit à la liberté d’expression est garanti en vertu du droit international par plusieurs instruments de protection des droits de l’homme, tels que l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. Les bases philosophiques de la liberté d’expression proviennent du libéralisme et du libertarianisme. »

 
6) Les faits :
 

« Sous l’effet de la laïcisation et du pluralisme croissant des valeurs, la religion est aujourd’hui une question relevant généralement de la sphère privée, et l’Etat est censé favoriser la liberté individuelle plutôt que de surveiller les pratiques religieuses. Cette évolution conduit également à réduire la protection des droits dont peuvent jouir les communautés religieuses et à renforcer le droit d’exprimer librement des sentiments anti-religieux. Elle a été favorisée par la position de nombreuses Eglises chrétiennes sur des questions telles que l’avortement ou les relations homosexuelles, perçue comme conservatrice et contraire aux principes démocratiques et libéraux des droits et libertés de la personne. »

 

7) Histoire et sociologie des religions en Europe :

 

« Deux tournants idéologiques ont marqué l’histoire des religions en Europe en donnant naissance aux concepts fondamentaux qui sont à la base des démocraties libérales contemporaines : la Réforme protestante, qui peut être considérée comme un processus ayant transformé les relations entre l’Eglise et l’Etat, et les Lumières, qui ont posé les fondements idéologiques des démocraties libérales modernes. Sans entrer dans les détails du processus de modernisation et de ses variantes nationales, les paragraphes qui suivent retracent les principales tendances religieuses en Europe depuis les années 1950 »

 

« Tout d’abord, les organisations religieuses traditionnelles ont vu leur pouvoir et le nombre de leurs fidèles diminuer considérablement. Ce processus, communément appelé sécularisation, a touché toutes les grandes églises nationales, réduisant ainsi leur audience, leur autorité sociale et leur pouvoir au sein de la société.

 

En second lieu, parallèlement à la sécularisation, on constate une augmentation du nombre de personnes non croyantes ou sans appartenance religieuse, attachées à des normes éthiques et morales ainsi qu’à des modes de vie non religieux, ou laïques.

 

Troisièmement, un nombre toujours plus grand de nouveaux mouvements religieux s’est établi en Europe. Presque toutes les traditions religieuses du monde sont représentées dans ce mouvement. Nombre d’entre elles sont considérées comme des sectes, et certaines d’entre elles ont été impliquées dans des polémiques publiques. Cependant, la majorité des nouveaux mouvements religieux ne mettent pas en question l’ordre social existant.

 

Quatrièmement, les migrations internationales – y compris la migration de main-d’œuvre, le regroupement familial, les réfugiés, les demandeurs d’asile et les migrants clandestins – ont conduit à l’installation et à l’établissement de nouvelles activités religieuses, qui sont parfois le fait de diasporas. L’islam est la principale religion représentée dans cette catégorie, qui compte également de nombreuses communautés chrétiennes, bouddhistes, hindoues, sikhes, etc.

 

Enfin, ces développements sont communs à toutes les sociétés européennes mais présentent d’importantes différences, d’un pays à l’autre, pour ce qui est de leur chronologie, de leur composition et de leur ampleur. En Europe de l’Est, la situation est légèrement différente du fait de l’effondrement du bloc socialiste. En tout état de cause, les différences nationales ne sauraient être sous-estimées. En outre, l’augmentation du pluralisme religieux est un phénomène principalement urbain, ce qui a renforcé les disparités régionales à l’intérieur de chaque pays.

 

Toutes les principales tendances susmentionnées ont donné lieu à des conflits au sein des mouvements religieux, mais il y a des différences. Ainsi, les Eglises majoritaires et les religions apportées par les immigrés peuvent rencontrer des difficultés analogues par certains aspects (ex. : la désaffection des fidèles à l’égard des modes de vie religieux) mais soumises à des dynamiques internes très différentes (d’un côté, on tentera un rétablissement politique, de l’autre, on protestera contre la discrimination).

 

Les religions d’origine immigrée, et particulièrement l’islam, occupant fréquemment une place centrale dans le récent débat public sur la religion, il est opportun de formuler certaines observations concernant l’avenir des populations concernées. Tout d’abord, rien ne permet de penser que l’importance des religions de diasporas est appelée à diminuer dans un avenir proche en Europe, compte tenu des prévisions selon lesquelles l’immigration devra être maintenue pour pallier à la pénurie de main-d’œuvre liée au vieillissement de la population. Selon certaines prévisions démographiques par exemple, la population autrichienne comptera pas moins de 14 à 26 % de musulmans en 2050, contre 4 % en 2001. Au-delà des chiffres incertains, il faut en retenir que le nombre de musulmans continuera d’augmenter du fait de l’immigration et d’une fécondité plus élevée. D’autre part, les musulmans appartenant aux générations nées en Europe se sont largement adaptés à leurs sociétés d’accueil et ne manqueront pas de remettre en question, de nombreuses façons, les clichés actuels concernant l’islam. Les médias comptant parmi les principaux facteurs déterminant des attitudes et des points de vue à l’égard des groupes minoritaires, ils peuvent également jouer un rôle central dans l’instauration d’un climat de tolérance et de respect mutuels. »

 

8) « Religion et législation dans les contextes nationaux »

 

« Afin d’évaluer l’impact spécifique de la religion sur les législations nationales et les mentalités en Europe, on pourra s’appuyer sur une citation d’un ouvrage élaboré dans le cadre du Consortium européen pour l’étude des relations Eglise-Etat :

 

« Rares sont les domaines juridiques dans lesquels l’histoire, les liens affectifs et les croyances fondamentales exercent une influence aussi directe que dans le droit civil ecclésiastique. La diversité des systèmes de droit civil ecclésiastique dans l’Union européenne reflète la diversité des cultures et des identités nationales (…) D’autre part, (…) tous les systèmes se fondent sur le patrimoine commun du christianisme. »

 

L’étude recense les trois principaux modèles de traitement juridique de la religion parmi les 25 pays de l’UE. Dans certains pays, la religion et l’Etat entretiennent des liens étroits et une Eglise d’Etat ou une religion dominante occupe une position juridiquement privilégiée (Angleterre, Grèce, Finlande, etc.). D’autres pays opèrent une stricte séparation entre la religion et l’Etat (France, Pays-Bas). Dans la troisième catégorie, la religion et l’Etat sont séparés en principe mais partagent des intérêts communs à plusieurs niveaux dans le cadre d’un système qu’on pourrait qualifier de contractuel (Belgique, Pologne, Espagne, etc.). Une telle classification juridique n’offre pas une représentation parfaitement fidèle des réalités sociales, et les dispositions en vigueur dans la pratique peuvent s’éloigner considérablement de ces principes.

 

En général, la liberté de religion – au sens du droit des personnes – jouit d’une bonne protection en Europe, sans toutefois être exempte de critiques. Au niveau des communautés religieuses en revanche, il apparaît que certains types de religions disposent de moyens organisationnels plus étendus que d’autres. Cette situation s’explique à la fois par la position privilégiée de certaines religions et par la définition de la notion de religion, qui détermine les conditions à remplir par les mouvements religieux pour être reconnus en tant que religion. Les législateurs continuent de rattacher ces conditions à des éléments issus de la tradition chrétiennes tels que la notion de congrégation ou certains principes d’organisation de l’église autour d’activités spécifiques. Or un grand nombre de religions présentent un mode d’organisation traditionnel différent du modèle chrétien. »

 

9) « Pluralisme religieux et cohésion sociale »

 

« Avec la mondialisation, les frontières nationales ont perdu de leur pertinence en matière de culture et de religion. Du fait du développement du transnationalisme, les décideurs nationaux disposent de moyens plus limités qu’auparavant pour maîtriser les évolutions religieuses sur leur territoire. Les organisations internationales comme l’Union européenne et le Conseil de l’Europe tiennent donc une place de plus en plus importante dans les efforts de régulation et de conciliation des Etats à l’égard de leurs populations. La mondialisation fait aussi ressortir le rôle central des médias mondiaux et nationaux dans la représentation et l’explication des multiples phénomènes qui transcendent les frontières traditionnelles de tous ordres. Néanmoins, ce rôle est flou à bien des égards, dans la mesure où les médias sont à la fois un effet, une cause et un accélérateur de la mondialisation. Ainsi, le développement de liens transnationaux a créé – au moins pour un temps – un vaste réseau de flux culturels et religieux entre les Etats, y compris non européens, ce qui a eu pour effet d’accroître la diversité religieuse ainsi que la complexité des enjeux.

 

Alors que la religion en tant que force sociale semblait s’affaiblir en Europe après la Seconde Guerre mondiale, la situation s’est renversée à partir des années 80, puis après la chute du bloc socialiste. La religion devient de plus en plus une force politique et une source d’identité. Cette évolution est observée partout dans le monde – la révolution islamique de 1979 en Iran, la montée de la droite chrétienne aux Etats-Unis dans les années 80, le terrorisme islamiste en Occident, et notamment les attentats du 11 septembre, en sont des exemples bien connus. Les commentateurs avancent diverses interprétations de l’accession de la religion au champ politique ; mais une chose est sûre, c’est qu’avec la chute du bloc socialiste a disparu une contre-idéologie opposée à l’« hégémonie occidentale » sur le monde, qui a laissé la place à une politisation de la religion, proposée comme alternative à cette hégémonie. De plus, l’inaction des Etats européens ou, au mieux, leurs tentatives infructueuses pour garantir aux populations immigrées l’égalité des chances ont ouvert d’autres brèches dans lesquelles les acteurs religieux se sont engouffrés.

 

Les populations européennes issues de l’immigration ont été incorporées rapidement et efficacement dans leurs sociétés d’accueil, de sorte que leur nouvel environnement est devenu leur principale sphère de relations sociales. Cependant, incorporation n’est pas toujours synonyme d’intégration réussie. Bien souvent, les immigrés ont trouvé leur place aux marges du marché du travail et sont en butte à une xénophobie persistante, tandis que leurs descendants (la deuxième génération et les suivantes) ont, pour une partie d’entre eux, manqué l’« ascenseur social » de l’éducation, du développement professionnel et de la prospérité. Ainsi, bon nombre de ces immigrés n’ont pas réussi à devenir des membres à part entière de la société et à bénéficier des avantages qui en découlent. Pour être efficaces, les politiques nationales, qui sont encore fortement centralisées, devront de plus en plus tenir compte de la dimension transnationale. » Les revendications en faveur d’une reconnaissance publique de la légitimité des comportements et des valeurs spécifiques d’une religion peuvent être interprétées comme des demandes de respect et des signes de protestation contre la discrimination. Ainsi, si l’on a pu mettre en doute la spontanéité des manifestations contre les caricatures parues dans le Jyllands-Posten, le fait qu’elles aient suscité une critique quasi-unanime de la part des musulmans – même s’ils n’approuvaient pas toutes les actions menées – mérite une explication. Du point de vue de cette minorité, la représentation indélicate, sinon ouvertement hostile, de leurs symboles religieux les plus essentiels, de leur foi et de leurs idéaux peut facilement apparaître comme un signe supplémentaire de leur oppression. Dans des situations aussi délicates, il n’est pas étonnant que divers acteurs tentent de récupérer ces sentiments au profit de leurs propres objectifs. Un certain nombre de responsables musulmans et de politiciens de droite ainsi que quelques Etats ont ainsi eu tôt fait de mettre sur pied des stratégies opportunistes.

 

Comme les identités religieuses en général et plus particulièrement les identités musulmanes se sont politisées, il est clair que la religion est aujourd’hui l’un des principaux champs de négociation sociale concernant l’intégration et l’inclusion sociale. De ce fait, les activités religieuses gagnent en importance, devenant un lieu où l’on débat, en utilisant ou non le langage religieux, de toutes sortes de questions. Les Etats européens laïques ont eu beaucoup de difficulté à reconnaître la légitimité des revendications religieuses, même si, « traduites » en langage laïque, elles ne sont peut-être pas si différentes des autres. Les revendications des communautés ethniques et « raciales » sont acceptées plus aisément.

 

Dans les sociétés pluralistes où coexistent plusieurs systèmes de valeurs, la liberté d’expression engendre des situations difficiles, où la tolérance, sans parler du respect et de la compréhension mutuels, peuvent avoir de la peine à s’instaurer. Il semble que beaucoup de gens aient perdu la capacité d’interpréter les messages religieux, mais cela peut aussi apparaître comme une conséquence logique de la diversification religieuse. Ainsi, il est révélateur que les responsables religieux aient été parmi les premiers à déplorer la publication des caricatures du Jyllands-Posten, alors que les responsables politiques ne se sont raccrochés au mouvement que lorsqu’ils ont compris la gravité des conséquences qui allaient s’ensuivre. »

 
10) La religion dans la sphère publique
 

« L’insensibilité religieuse, de même que les insultes et les moqueries visant des symboles religieux, sont monnaie courante dans les sociétés et les médias européens. Ainsi, nombre de caricatures montrent des responsables religieux sous un jour peu plaisant, certains genres de musique populaire (par exemple le «black metal») sont spécialisés dans la rhétorique anti-chrétienne, on trouve un peu partout des représentations stéréotypées des musulmans et des juifs, etc. Cependant, l’accès aux médias et la capacité de les utiliser pour diffuser des informations sur ses opinions religieuses sont inégalement partagés. Beaucoup de communautés religieuses minoritaires n’ont pas les possibilités, les ressources ou les moyens voulus pour présenter leurs points de vue dans les grands médias, mais elles sont néanmoins exposées aux images et aux informations que les médias diffusent ou que le public leur associe. Cela soulève la question de la responsabilité des divers acteurs médiatiques en tant que forces sociales. »

 
11) Mise en pratique des principes
 

« La mise en place d’une législation sévère pour protéger les religions contre les propos injurieux ne semble pas une option réaliste, à moins qu’il s’agisse de discours de haine »

 

« Il faut tout de même rappeler que, dans certaines limites, la critique et la dérision sont salutaires pour les communautés religieuses elles-mêmes, qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur. Même si les responsables religieux présentent souvent une vision idéaliste, harmonieuse et pacifique, de la vie de leur communauté, on sait bien que toutes sortes de conduites répréhensibles, d’abus de pouvoir, etc. se pratiquent dans le cadre des religions, comme dans toute activité humaine. A ce titre, la liberté d’expression peut avoir un effet correctif en recentrant l’attention sur les idéaux élevés dont se réclament les religions. D’ailleurs, une certaine mesure de tolérance à l’égard de critiques et de moqueries sans fondement semble être le prix à payer en échange des avantages des démocraties libérales.

 

Dernier point, mais non le moindre, nous devons nous mettre à la place de ceux qui diffusent, critiquent et analysent les informations : les journalistes, les artistes, les écrivains, etc. La liberté d’expression est leur outil de travail et toute limitation de cette liberté, que ce soit par autocensure ou par tout autre moyen, doit être dûment motivée. Parce que les frontières entre discours légitime et illégitime sont floues et ne peuvent être tracées qu’arbitrairement, ceux qui se saisissent de ces questions doivent motiver leurs décisions en s’appuyant sur des considérations éthiques générales. Ces normes sont fournies par les organisations professionnelles. La difficulté vient du fait que la réalité sociale est complexe et que beaucoup d’auteurs ne sont pas suffisamment au fait de la vie des personnes qu’ils décrivent. Ils ne peuvent par conséquent avoir une vision réaliste des impacts que risque d’avoir leur travail. L’éducation et le dialogue, on l’a souvent constaté, sont à même de résoudre efficacement ces problèmes. »

 
Conclusions
 

« Les insultes à caractère religieux existent dans toutes les cultures et toutes les religions. Elles peuvent prendre une forme générale, comme les railleries, les moqueries ou la satire, ou une forme plus particulière comme le blasphème. Il faut toutefois rappeler l’existence de différences considérables, à la fois entre les religions et à l’intérieur de chaque religion, dans la perception des comportements ou des actes pouvant porter atteinte aux sentiments religieux.

 

Sous l’angle abstrait de la théologie, il est relativement facile de définir ce qui relève de l’insulte à caractère religieux, mais dans la pratique, l’insulte donne lieu à des perceptions, des réactions et des réponses qui échappent à la logique et interfèrent avec de nombreux autres facteurs.

 

La diversification des religions et des valeurs dans les sociétés européennes s’accompagne de multiples défis. Cette nouvelle situation exige une réflexion sur soi et un effort d’adaptation de la part des citoyens, des Etats et des autres acteurs, notamment les organisations religieuses et les médias. Les débats publics sont un moyen parmi beaucoup d’autres de cerner, de discuter et de négocier ces questions, mais il ne faut pas oublier qu’elles s’inscrivent aussi dans la réalité sociale générale.

 

Les identités religieuses en général et plus particulièrement les identités musulmanes se sont politisées. Il est clair que la religion devient l’un des principaux champs de négociation sociale concernant l’intégration et l’inclusion sociale.

 

Etant donné que la plupart des gens n’ont pas reçu la formation scolaire ni eu les occasions de rencontres et de dialogue qui leur auraient permis d’apprendre à connaître les autres systèmes de valeurs, ils doivent s’en remettre à des sources extérieures pour se forger leurs opinions et leurs attitudes. Pour le plus grand nombre, les médias sous leurs diverses formes sont la principale source d’information sur les religions.

 

L’insensibilité religieuse, de même que les insultes et les moqueries visant des symboles religieux, sont monnaie courante dans les sociétés et les médias européens. La mise en place d’une législation spécifique pour protéger les religions contre les propos injurieux ne semble pas une option réaliste, à moins qu’il s’agisse de discours de haine. Ce qui est sûr, c’est que toutes les communautés (religieuses) ne bénéficient pas à l’heure actuelle d’un égal degré de protection juridique en Europe.

 

Les exhortations au dialogue sur les frontières civilisationnelles, culturelles, ethniques et religieuses se multiplient depuis quelques années. Il y a lieu, sans aucun doute, de trouver un nouveau statu quo concernant la tolérance et la perception des transformations du monde en mobilisant tous les moyens possibles, y compris l’éducation pour combattre l’ignorance, les stéréotypes et les interprétations erronées des religions.

 

Il faut tout de même rappeler que, dans certaines limites, la critique et la dérision sont salutaires pour les communautés religieuses elles-mêmes, qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur. La liberté d’expression peut avoir un effet correctif en recentrant l’attention sur les idéaux élevés dont se réclament les religions. »

« Les Etats où coexistent plusieurs socles de valeurs doivent absolument trouver un juste milieu entre les droits et libertés des personnes et ceux des communautés. Les tensions font partie du processus qui nous conduira à des lendemains meilleurs et il faut ouvrir le débat sur les limites de la tolérance. »
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2 mai 2007 3 02 /05 /mai /2007 19:46
non    encyclopédique ; cequevous ne verrezjamais

Protestation devant le caractère contraire à l'esprit scientifique de wikipedia
 
 
 
 
Faut-il s’extasier devant wikipedia ?
Par Bertrand Boutillier, lundi 30 octobre 2006 à 23:04

 
Ce midi, lors de ma pause déjeuner, j’ai feuilleté dans le cabinet où je remplaçais le spécial informatique du « panorama du médecin ». Au milieu des différents articles, un petit encart enjoué sur les pages médicales de wikipedia, l’encyclopédie collaborative.

Plutôt étrange, ce sujet revient fréquemment au-devant de mes conversations et lectures ces derniers temps ...
Je vais donc essayer ici de donner mon avis sur ce qu’on présente souvent comme le top de la réalisation collaborative sur le web et ce vers quoi on pousse maintenant l’internaute.
 
Autant le dire tout de suite, je ne m’extasie pas devant wikipédia. J’admire le concept, la hauteur qu’a pris le projet, mais je reste très sceptique sur plusieurs points.
 
 
Tout d’abord pour moi, wikipédia est l’anti-thèse de la publication scientifique [1]. Voir le panorama du médecin pousser à son utilisation ne m’exalte guère. Sur Wikipédia rien n’est signé [2], rien n’est à considérer, pour moi, comme crédible. On sert à l’internaute un contenu présumé exacte ou proche de l’exactitude sous prétexte qu’il y a potentiellement X intervenants qui ont pu mettre le doigt sur un point douteux rédigé par un prédécesseur. Potentiellement, et c’est bien là le problème. Sur des sujets de pointe, médicaux ou non, qui compte parfois quelques spécialistes mondiaux, comment avoir si la page est remplie d’exactitudes scientifiques ou de charabia d’un hurluberlu passé par là pour assouvir un de ses délires (ou faire une petite blague) ? [3] On me dira qu’il est de même pour un livre ou un simple article et qu’une signature ne suffit pas à faire la crédibilité d’un papier. Oui mais jusqu’à ce type de site, un article n’était pas susceptible d’avoir des millions de rédacteurs potentiels anonymes et ne pouvait pas être édité 15 fois avant même que vous ayez fini sa première lecture. En parcourant wikipedia, l’internaute considérera, de part l’image qu’il a et qu’on lui sert du projet, que tout ce qu’il lit est vérité … alors qu’il devrait avoir à mon avis la vision totalement inverse, celle d’une grande méfiance.
 
 
En second point, je dirais que depuis mes débuts sur Internet, je prône et défends la diversité. Wikipédia, c’est tout sauf la diversité. Wikipédia est un rouleau compresseur qui concentre l’action des internautes prêts à participer au web sous argumentaire de contenu libre et partageable. L’internaute ne se rend pas compte qu’il participe finalement à tout .. et à rien si on considère mon point précédent. De quoi s’aperçoit-on ensuite si on fait quelques recherches dans google ou consorts sur des sujets variés ? Il est fréquent qu’une page wikipedia occupe maintenant l’un des trois ou quatre premiers résultats … faisant redescendre mécaniquement plus bas des sites potentiellement meilleurs (sur des critères de crédibilité de l’info qui s’y trouve) mais ne bénéficiant pas du poids d’un wikipédia pour se classer au top. Question : que veut-on pour le web de demain : 10 supers projets faisant le top ten des moteurs ou 10 000 projets divers et variés qui laissent une possibilité de recoupements et une diversité d’expression et d’analyse, tant pour les auteurs que pour les lecteurs ? Je suis bien évidemment pour la seconde solution et je ne pense donc pas que la concentration à la wikipedia soit une bonne chose.
 
Voilà mes principales réserves concernant wikipedia. Il n’en reste pas moins que c’est une belle réussite sur un Internet de plus en plus individualiste et commercial.
 
 
Notes
[1] J’englobe dans ce mot tout ce qu’on pourrait qualifier aussi de sérieux ou de crédible.
[2] Certains penseront que je fais une fixette sur la signature. C’est assez exact. Pour moi, quelqu’un qui n’est pas capable de signer ce qu’il écrit (dans un contexte de démocratie) écrit pour rien.
[3] A ce propos je serais d’ailleurs curieux de savoir qui endosse la responsabilité de la publication sur wikipedia (j’avoue ne pas avoir cherché là dessus).
 
 
 
 
 
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25 avril 2007 3 25 /04 /avril /2007 11:34
Un article que vous ne verrez jamais sur wikipedia
 
 
photo A Vivenot l'Internaute
Islamisme : la lente capitulation.
par Henryk M. Broder
LE MONDE 09.04.07
 
Le 15 février 1987 était un jour ordinaire d’hiver allemand, froid, humide et brumeux. Il n’y aurait aucune raison de se souvenir de cette journée si elle n’avait marqué une scission, pour tous imprévisible il y a vingt ans. La fatwa contre Salman Rushdie n’avait pas encore été prononcée, la polémique sur les caricatures n’avait pas encore éclaté, mais une sorte de prélude aux scandales à venir avait déjà lieu. Ce qui ne dura que quelques secondes déclencha un séisme politique et culturel dont les ondes de choc se ressentent aujourd’hui encore.
 
Rudi Carrell (célèbre animateur de show télévisé), fixant la caméra, lut d’une voix posée une information fictive : "On a fêté cette semaine en Iran le huitième anniversaire de la révolution islamique. L’ayatollah Khomeiny est acclamé par le peuple." L’information fut suivie d’une brève séquence filmée montrant le leader de la révolution iranienne bombardé de soutiens-gorge et de slips par une foule d’admiratrices. Un bon gag audiovisuel, innocent, inoffensif, sympa. Mais ce qui allait suivre n’était ni innocent ni inoffensif, et moins encore sympa.
 
Quinze minutes à peine après l’émission, l’ambassadeur de la République islamique se plaignit auprès de la chaîne TV, et communiqua l’incident à Téhéran. Puis tout s’enchaîna coup sur coup. Téhéran convoqua l’ambassadeur allemand et exigea que la "monstrueuse offense" ne reste pas sans suite.
 
Des manifestants défilèrent devant l’ambassade d’Allemagne à Téhéran, scandant "Mort au régime fasciste allemand". Les diplomates allemands en Iran furent invités à quitter le territoire, Iran Airlines suspendit ses vols vers l’Allemagne, et l’Institut Goethe toutes ses activités à Téhéran.
 
Conformément à la parole du président Mao : "Punis-en un, tu en éduques cent", Rudi Carrel, qui ne risqua plus jamais une blague à propos d’un mollah, ne fut pas seul à être mis au pas. Le message fut entendu par l’ensemble des milieux socio-culturels : lorsque deux ans plus tard, en 1989, fut proclamée la fatwa contre Salman Rushdie, et que l’ayatollah Khomeiny appela à la peine de mort contre l’auteur des Versets sataniques, l’attitude de l’opinion publique allemande était déjà partagée. Alors qu’une partie des milieux culturels se solidarisait avec Salman Rushdie, l’autre partie jugeait qu’il "était allé trop loin", qu’il avait "provoqué inutilement" et ne méritait donc aucune solidarité.
 
En 1995, alors que la condamnation à mort planait toujours sur la tête de Salman Rushdie, le Prix pour la paix décerné par les libraires allemands fut attribué à la spécialiste en études islamiques Anne-Marie Schimmel.
 
Les jurés louèrent l’œuvre consacrée au soufisme par cette experte, s’empressant d’ignorer que cette "fondamentaliste convaincue" avait justifié théologiquement la fatwa contre Salman Rushdie : "D’après la plupart des écoles de droit islamiques, l’offense au prophète est un crime susceptible de la peine de mort".
 
La pièce "les musulmans offensés et nous" continue d’être jouée depuis vingtans, avec une distribution changeante, mais un scénario invariable : d’un côté les croyants blessés et outragés qui ne peuvent réagir qu’en incendiant des ambassades pour défendre leur honneur, et de l’autre les relativistes de l’Occident, embarrassés et repentants, qui mettent en scène le "dialogue des cultures" comme un soliloque thérapeutique : Günter Grass, dans un geste de bonne volonté envers les musulmans vivant en Allemagne, propose de transformer une église en mosquée ; Hans-Christian Ströbele suggère d’échanger un jour férié de fête chrétienne contre une fête islamique ; Oskar Lafontaine, lui, a découvert "un grand nombre de dénominateurs communs entre la politique de gauche et la religion islamique" ; et à Berlin, un tribunal autorise un islamiste à nommer son fils "Djihad" (guerre sainte).
 
On assiste à un lent processus de capitulation devant ce qui semble inévitable. "Ne pas provoquer surtout", dit le mot d’ordre, "les fanatiques pourraient devenir méchants". Le débat à propos des douze caricatures de Mahomet publiées dans le journal danois Jyllands Posten le 30 septembre 2005 montre combien ce processus a déjà pris des allures de routine.
 
Pendant que les ambassades danoises brûlaient à Beyrouth et à Damas, et que de Londres à Islamabad des manifestants exigeaient la mort des offenseurs, les représentants de la société civile occidentale réagissaient comme des promeneurs surpris par la tempête.
 
L’éternel Günter Grass, toujours au premier rang quand il s’agit de condamner l’Ouest pour ses méfaits, caractérisa ces exactions de "réponse fondamentaliste à un acte fondamentaliste". Un score d’un contre un donc dans la rencontre internationale de deux équipes de "fondamentalistes", dont l’une avait livré au monde quelques caricatures, et l’autre avait réagi en répandant à travers le village global comme une traînée de poudre. Fritz Kuhn, chef des Verts, déclara que le moment était venu de parler "du rapport entre la liberté d’opinion et la responsabilité qui en résulte", car "certaines personnes se sentent stigmatisées par les caricatures. Moi, elles m’ont rappelé les dessins anti-juifs de l’époque d’Hitler avant 1939".
 
Une phrase par laquelle Fritz Kuhn, né en 1955, démontre surtout qu’il n’a jamais regardé assez attentivement les dessins antisémites d’avant 1939. Et le député CDU Eckart von Klaeden mit en garde à son tour, après que des manifestants de Téhéran avaient attaqué la représentation diplomatique autrichienne avec des bombes incendiaires : "Nous ne devons pas contribuer à une aggravation de la situation." Toute l’Europe était en proie à une épidémie de folie : la firme dano-suédoise Arla-Foods, qui exporte une part de ses produits dans les pays musulmans, déclara dans une campagne d’annonces lancée dans vingt-cinq des plus importants journaux arabes se dissocier des caricatures de Mahomet.
 
Le ministre des affaires étrangères de Grande-Bretagne, Jack Straw, qualifia la publication des caricatures d’"inutile, insensible, irrespectueuse et fausse".
 
Le message fut entendu : lorsqu’on demanda à l’artiste Hans Haacke pourquoi il n’existait de lui aucune œuvre "traitant du rôle de l’islam", il déclara : "Ce n’est pas près d’arriver. La relation à l’islam me semble si complexe et explosive que je n’ose l’aborder." Et il ajouta que son attitude n’était pas "lâche", mais "sage".
 
L’artiste Gregor Schneider, quant à lui, après s’être vu interdire la présentation de son "cube", qui rappelle la Kaaba de La Mecque, à Berlin et Venise parce que les organisateurs redoutaient la terreur islamiste, prit d’emblée toutes les précautions à Hambourg. Dans l’émission "Kulturzeit" sur la chaîne 3Sat, on commenta ainsi la démarche de Gregor Schneider : "Afin de prévenir toutes protestations éventuelles, l’exposition a été préalablement préparée avec les représentants des communautés musulmanes."
 
Sur quoi le présentateur de "Kulturzeit" demanda, sans le moindre froncement de sourcils, s’il fallait admettre une obligation de bénédiction "préalable" par les représentants des religions concernées pour tous les objets d’art traitant de la foi. La réponse était si claire que la question s’avérait superflue.
 
Traduction Monique Rival © Syndicate New York Times/ Der Spiegel. Henryk M. Broder, écrivain et journaliste à "Der Spiegel"

 

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22 avril 2007 7 22 /04 /avril /2007 02:04
Le genre d'information que vous ne verrez jamais sur wikipedia, car si quelqu'un tente de l'introduire, elle est censurée.
Actes antisémites : une corrélation avec l'actualité au Proche-Orient
LE MONDE | 01.04.04 | 12h18  .  
Courbe avec nombre mensuel d'actes antisémites en Ile-de-France avec mention des principaux faits d'actualité au Proche-Orient (dont guerre en Irak) entre 2000 et 2003 (avril 2004).

Vous pouvez accéder à cette infographie en ligne sur lemonde.fr.
http://www.lemonde.fr/web/infog/0,47-0@2-3224,54-628158,0.html

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22 mars 2007 4 22 /03 /mars /2007 00:03
retour sur cette affaire, ou comment wikipedia écrit l'histoire

photo Narvaez l'Internaute

Wikipedia a relaté l'affaire en innocentant les islamistes (Frères musulmans) qui ont monté systématiquement t ont organisé cette affaire, on s'en souvient -voir les articles du blog sur le sujet .

Comme d'habitude wikipedia a adopté la version islamiste.

Jeanne Favret -Saada, l'anthropologue de renom, [ qui a écrit sur la sorcellerie, les croyances, les religions]   est revenue sur cette affaire, après avoir cru dans un premir temps, ce que l'on racontait : avec sa conscience de gauche, de bonne foi, elle a cru que c'était un "coup" de l'extrême-droite danoise, une provocation contre les musulmans  . Elle a fait son enquête dont elle livre les résultats.

Il faut mentionner quelques textes que vous ne verrez jamais sur wikipedia.

 
 phto N Vacelet l'Internaute
 
* dans la Revue Vacarme
 
 
Dans le numéro 36 de Vacarme, Jeanne Favret-Saada entamait une enquête sur l’« affaire des caricatures » par un premier volet portant sur la politique « raciste » du Danemark envers ses « musulmans ». Six mois plus tard, après avoir rencontré des protagonistes de l’affaire, l’auteure revient sur le rôle joué par le journal Jyllands-Posten et les accusations de racisme portées contre lui.
 
En 1989, la gauche (tant danoise qu’européenne) soutient massivement Salman Rushdie, condamné à mort par l’ayatollah Khomeini pour Les Versets sataniques. En 2005, une grande partie de la gauche adopte une position inverse lorsqu’un journal de droite, le Jyllands-Posten, publie douze dessins représentant Mahomet afin de tester l’hypothèse d’une autocensure des artistes danois, qui craindraient les réactions des islamistes. Le Jyllands-Posten est alors blâmé pour sa « provocation raciste » des « immigrés », dont les « leaders religieux » exigeraient à bon droit des excuses. Une position qui sera maintenue tout au long de la crise.
 
retour sur l’article précédent
 
 
Au printemps dernier, je prévoyais d’écrire deux articles dans Vacarme sur cette affaire des dessins de Mahomet. Le premier, « Le petit pays qui se croyait seul », est paru dans le numéro d’été. Il portait sur le rapport que ce pays avait établi avec ses immigrés et montrait le succès récent, dans l’opinion, d’un racisme (fondé sur l’exaltation d’une culture danoise commune — plutôt que sur l’ethnicité) qui avait pris pour cible exclusive les « mahométans ». Selon moi, cette orientation avait triomphé en 2001 avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de libéraux et de conservateurs qui avaient admis dans leur coalition parlementaire un parti d’extrême droite, le Parti du Peuple Danois (PPD).
 
Le second article porterait sur l’affaire elle-même. Un séjour au Danemark, en octobre et novembre 2006, m’aiderait à mettre en perspective les données de presse que j’avais réunies. Avant mon départ, je pensais à peu près ceci. Le journal qui a suscité le scandale, le Jyllands-Posten, soutient en effet le gouvernement. Toutefois, dans le numéro du 30 septembre 2005 où il a publié les dessins incriminés, il ne s’en est pas pris aux immigrés musulmans ni à l’islam comme tel mais aux seuls islamistes. Lesquels se sont empressés de relever cette « provocation » et de l’organiser en protestation internationale contre l’islamophobie supposée du Jyllands-Posten et du gouvernement danois. Et ils ont été soutenus par des hommes politiques et des intellectuels : que ceux-ci soient de gauche ou de droite, ils ont nié que la liberté d’expression soit là en jeu et que cette affaire ait été montée en épingle par des islamistes. À les entendre, rien ne se serait produit si le journal n’avait blessé les sentiments religieux des « musulmans » et si le gouvernement n’avait eu cette politique « raciste » d’immigration et d’intégration.
 
Je souhaitais rencontrer au Danemark certains protagonistes de l’affaire, ainsi que des intellectuels, des journalistes ou des hommes politiques qui avaient perçu l’enjeu de la liberté d’expression. En particulier à gauche, où ils étaient peu nombreux. Pour amorcer le débat, je leur ai adressé une traduction en anglais du « Petit pays qui se croyait seul ». À ma stupéfaction, presque tous ont blâmé, avec une grande sévérité, mon emploi du mot « raciste » pour qualifier leur pays — notamment dans un sous-titre de l’article, « Le racisme au pouvoir ». Selon eux, ni le gouvernement Rasmussen ni même le Parti du Peuple Danois ne sauraient être qualifiés de « racistes » — du moins si l’on excepte, pour le PPD, sa Section Jeunes et quelques individualités marginales. Il faudrait au contraire rendre grâces à sa fondatrice, Pia Kjærsgaard, d’avoir depuis dix ans combattu l’esprit politically correct du débat public sur l’intégration et d’avoir suscité dans l’opinion un nouvel abord du problème. Ces critiques appellent deux remarques.  (...)
 
Suite dans la revue Vacarme
[L'intégralité de cet article est disponible dans le numéro actuellement en vente en librairies]
 
 
photo J vaquero l'Internaute
* et encore , un livre :
 
Comment produire une crise mondiale , un livre de jeanne favret-Saada
(avec douze petits dessins)
 
présentation de Philippe Artières
 
 
[le livre de J favret-Saada] COMMENT PRODUIRE UNE CRISE MONDIALE...est le fruit d’une enquête sur l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » : l’auteur a rencontré plusieurs protagonistes du conflit au Danemark en 2006.
Le livre examine le passé de ce pays depuis l’arrivée des premiers travailleurs immigrés en 1969 jusqu’au vote d’une loi sur les étrangers en 2002. Parmi les réfugiés, le Danemark a accueilli une poignée d’imams islamistes, qui veulent rassembler les immigrés venus de pays musulmans en une « communauté » vivant en vase clos sous leur direction. Ces imams, en conflit avec la presse et le pouvoir danois bien avant 2005, demandaient déjà la restriction de la liberté de la presse. En août 2005, la rédaction du Jyllands-Posten découvre de nombreux cas d’autocensure par peur de l’islamisme chez des artistes. Le quotidien monte alors une expérience in vivo : proposer à des illustrateurs de presse de dessiner Mahomet « comme ils le voient ». Le 30 septembre 2005, le journal publie douze dessins représentant le Prophète entourés de plusieurs articles dans un dossier : « Les visages de Mahomet ». Les textes évoquent l’autocensure des artistes en l’imputant clairement aux imams islamistes et non à l’islam. Les douze dessins ne comportent que quatre caricatures, dont l’une deviendra l’emblème de l’affaire : elle montre la tête de Mahomet coiffée d’un turban contenant une bombe à la mèche allumée. Le caricaturiste vise les justifications coraniques des jihadistes, mais il ne tardera pas à être accusé d’avoir atteint le Prophète, l’islam et un milliard de fidèles musulmans. Point d’aboutissement du processus politique complexe qui a fait des fondamentalismes religieux la principale force idéologique de notre temps, cette affaire marque aussi un commencement. En effet, à peine le conflit des dessins de Mahomet était-il terminé (mai 2006), qu’en septembre l’actualité était marquée par les réactions indignées à la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne, la déprogrammation d’Idomeneoàl’opéra de Berlin et les menaces de mort contre Robert Redeker. Le commencement de quoi ? Jeanne Favret-Saada a scruté la situation danoise, suivi l’exportation de cette crise locale à l’ensemble des pays musulmans (sous la direction de l’Organisation de la Conférence Islamique), et observé la manière dont les gouvernements et les organisations internationales (UE et ONU) y ont répondu. Aux exigences impossibles de l’OCI (des lois antiblasphèmes, la censure de la presse), ils ont opposé la stratégie de l’édredon : faire mine d’accepter pour, finalement, ne rien lâcher. Mais les Etats islamiques auront démontré que l’affichage de la colère « musulmane » est payant. A condition, bien sûr, de réussir une coalition.
Après des livres essentiels consacrés à la sorcellerie (Les Mots, la Mort, les Sorts et, avec Josée Contreras, Corps pour Corps), Jeanne Favret-Saada s’est tournée vers l’étude anthropologique des religions et a notamment publié en 2004, avec Josée Contreras, au Seuil, Le Christianisme et ses juifs. Elle poursuit, avec Comment produire une crise mondiale
 
 
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12 mars 2007 1 12 /03 /mars /2007 17:35

 

 
ça se confirme, triomphe de l'opinion sur wikipedia ou l'erreur à haut débit, article de Pierre Assouline  qui confirme en tous points ce que montre ce blog
 
* ça se confirme, du moins c'est Pierre Assouline, écrivain, chroniqueur de la vie des Lettres sur le site internet du Monde, professeur à Sciences Po, qui le confirme : wikipedia représente ce que produit la démocratie d'opinion en matière de connaissance : n'importe quoi peut avoir droit de cité. Quant aux rédactions partisanes, elles émanent manifestement de groupes organisés.
 
* ça se confirme : Barbara Cassin, une philosophe, affirme : dès qu'on connaît un peu le sujet, c'est à pleurer (n'en déplaise au pauvre Michel Serres, ajouté-je)
 

Wikipédia, l'erreur à haut débit, article de Pierre Assouline

 

légende : lisez les livres, sinon avec wikipedia vous êtes foutus

 


"Carte blanche"  L’histoire n° 318 - mars 2007 p 98

 "Peut-on parler calmement de Wikipédia ? La précaution oratoire s’impose tant les esprits s’échauffent vite dès lors que l’on ose remettre en cause ce site. J’en ai récemment fait l’expérience en en critiquant le fonctionnement dans mon blog, ce qui m’a aussitôt valu une intifada dans le Bloguistan. [référence à l’article paru sur son blog le 9  Février]

Nul besoin d’être toilodépendant ni cybercondriaque ou blogomane pour avoir entendu parler de Wikipédia.  Il s’agit, rappelons-le, d’une encyclopédie participative en ligne. Ses lecteurs en sont également ses rédacteurs. 

Chacun peut la modifier. Les articles sont évolutifs d’un instant à l’autre. On en compte actuellement plus de 3 millions rédigés en 212 langues et lus par des dizaines de millions de personnes chaque mois. Ce qui ne devrait éblouir que ceux pour lesquels la quantité produirait de la qualité.

Wikipédia est la seule encyclopédie au monde où n’importe qui peut écrire n’importe quoi. On connaît de meilleures garanties de fiabilité. L’hypothèse s’y mêle aux certitudes, et l’information au jugement. Ses aficionados assurent que c’est ce qui fait le charme de ce "projet et philanthropique et sans publicité ". On n’est pas plus démagogue.

De quoi ouvrir perfidement le champ à toutes les manipulations, instrumentalisations et négations de l’histoire. 

"A quelque item que l’on ouvre, c’est utile quand on ne connaît rien et souvent à pleurer dès qu’on connaît un peu (demandez Platon) ", fait remarquer la philosophe Barbara Cassin. Mais nul besoin d’être un spécialiste de littérature russe pour bondir en découvrant que la longue biographie d’Alexandre Soljenitsyne est composée pour un tiers de l’exposé de ses relations (suspectes, cela va de soi) avec le franquisme (ce qui ne va pas de soi si l’on considère la place de l’Espagne dans sa vie et son oeuvre).

Où est le problème? Wikipédia apparaît toujours en tête du référencement des moteurs de recherche en raison de son très haut indice de popularité. Et les étudiants ont le réflexe de recourir systématiquement à Wikipédia et de copier-coller le résultat sans état d’âme.

La source est la base de l’information, que celle-ci soit historique ou journalistique. Il n’y a pas de source sur Wikipédia : elle la dilue tant qu’elle l’élude. Un texte est une oeuvre de l’esprit. Mais de l’esprit de qui lorsque nul n’en assume la responsabilité? Ce Big Brother du savoir aléatoire n'est pas moins dangereux que l’autre. 
L’encyclopédie sans source est elle-même devenue source, alors qu’il n’y pas de processus de validation.

Les dérapages déjà enregistrés n’ont pas entamé sa popularité. Chaque fois, Wikipédia s’excuse et promet de redoubler de vigilance. Face aux critiques, les wikipédiens réagissent in fine par une antienne qui laisse coi : " Mais si c‘est faux, vous n'avez qu'à rectifier et ce sera juste ! " - en sachant parfaitement que celui qui dénonce le principe même de Wikipédia serait mal venu d’y participer. Entre-temps, l’erreur se sera propagée à haut débit urbi et orbi.

Un exemple parmi cent : l’article sur l’affaire Dreyfus. Récemment encore, on y découvrait une bibliographie où, comme d’habitude, le meilleur côtoie le pire sans souci de hiérarchisation. Sauf qu’en tête on trouvait le Précis de l’affaire Dreyfus (1909) dans son édition de 1938 signé d’Henri Dutrait-Crozon, assorti de la mention " ouvrage fondamental à consulter en priorité ". Fameux ouvrage en effet qui fut la référence des milieux d’Action française pendant des années; et pour cause : on y révèle que Dreyfus était coupable ! Ce qui ne manque pas de sel dans un site qui prétend rendre compte de l’état des connaissances. Il en fut ainsi un certain temps. Jusqu’à ce que des critiques se manifestent. Le livre resta en tête des références mais avec la mention " ouvrage contesté ".  

Cela a dû changer encore puisque, sur Wikipédia, le dernier qui a parlé a raison. A ceci près que certains groupes de pression s’organisent très bien pour être toujours les derniers à parler.

Au fond, l’encyclopédie participative est le parfait reflet de cette tendance qui bouleverse la campagne pour la présidentielle. Wikipédia est à l’Universalis ou à la Britannica ce que la démocratie d’opinion est à la démocratie représentative".

"Carte blanche à Pierre Assouline"  . L’histoire n° 318 mars 2007 p 98

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