réédition de l'article du 7/1/2007
Wikipedia ou le triomphe de l'opinion sur le savoir, un article de Norbert Bolz
NORBERT BOLZ, philosophe, explique en quoi wikipedia, phénomène de masse, relève du désir de participer
activement à la diffusion des informations ou idées, ce qui fait son succès, et en quoi elle participe activement du retour de la doxa (de l’opinion) en deçà de la connaissance, contre toute la
tradition introduite par la philosophie en Grèce il y a de cela 2500 ans, et sur la quelle fut bâtie notre civilisation, cherchant à promouvoir la raison contre l’opinion.
« Wikipedia, c’est la doxa pour le peuple ». Et c'est cela qui plaît.
Pour le philosophe allemand les nouvelles formes de communication conduisent au règne de l’opinion et à
la fin de la raison.
Interview dans Der Spiegel
DER SPIEGEL Des millions de personnes tiennent un journal sous forme de blog sur la Toile et
montrent des photos personnelles ou des vidéos à de parfaits inconnus. Pourquoi ?
NORBERT BOLZ C’est très simple : ils peuvent ainsi informer le monde entier sur leur existence. Avant, les gens
– en particulier les adolescents – constituaient leur identité essentiellement à partir de la mode. Ils s’efforçaient d’attirer l’attention avec une tenue bien précise, des piercings ou des
cheveux bleus. Il suffit de passer cinq minutes dans le métro pour voir défiler tout ce qui peut exister en matière d’auto-représentation, mais il y a longtemps que cela ne nous fait plus rien.
Les nouveaux médias offrent un nouveau terrain à l’exhibitionnisme facile. Ils permettent d’afficher une représentation de soi qui va au-delà des limites corporelles et de se construire un moi
complètement différent.
Le privé devient public ; on communique sur tout. Est-ce le nouvel
impératif ?
Ce qu’on peut dire, c’est que les barrières de la pudeur tombent. On l’avait déjà remarqué avec l’arrivée de la
communication par courriel. Des gens qui dans mes cours n’ouvraient jamais la bouche se sont mis tout d’un coup à envoyer quantité de messages.
Les consommateurs deviennent des producteurs ?
Vous êtes journaliste et vous écrivez des articles. Je suis professeur d’université. Tout le monde a besoin
d’attention, d’avoir un public. Moi, je peux même forcer mes étudiants à m’écouter. Mais la plupart des gens ne sont pas en mesure de satisfaire ce besoin dans leur vie professionnelle, et c’est
pourquoi les nouveaux médias présentent pour eux un tel attrait…
Est-ce une libération ?
Assurément. Quant aux conséquences pour les médias, la société, le comportement des citoyens, c’est une autre
question. Mais, sur le plan psychologique et social, c’est une grande libération.
Est-on en train d’assister à une démocratisation de la communication de
masse ?
Dès 1927, Bertolt Brecht espérait, dans sa théorie sur la radio, que chaque récepteur puisse devenir dans le
même temps émetteur. Derrière cela, il y avait l’idée que la structure one-to-many [un centre – les médias – émet vers le public] était appliquée artificiellement à la radio [c’est resté le cas,
à de très rares exceptions près]. Brecht disait également que nous avons des possibilités merveilleuses, mais que nous ne savons pas ce que nous voulons communiquer.
Etes-vous d’accord avec lui ? Pensez-vous qu’il y a également sur la Toile beaucoup de bruit et
peu de pertinence ?
Ce média cherche encore ses applications. C’est tout à fait normal. On commence par inventer des techniques,
puis on réfléchit à ce qu’on peut en faire. Ce fut le cas pour la télévision comme pour la radio. Quand le téléphone est arrivé, on pensait qu’on allait peut-être retransmettre des concerts par
ce moyen. Mais on ne peut pas parler de manque de pertinence quand on songe à de nouvelles communautés comme Wikipedia, l’encyclopédie en ligne. On a là tout un savoir de profanes qui entre en
concurrence avec le savoir des experts. Pour moi, le mot-clé n’est donc pas démocratisation, mais doxa.
Il va falloir nous expliquer ça.
Les Grecs ont indiqué la voie dans l’Antiquité. Ils ont dit : avant, il y avait la doxa, c’est-à-dire
l’opinion. A partir de maintenant, nous ne nous intéresserons qu’à la vraie connaissance, à un savoir fondé scientifiquement, l’épistémê. Aujourd’hui, deux mille cinq cents ans plus tard, la doxa
revient : sur Internet, c’est l’opinion de toutes sortes de personnes qui prévaut, dont très peu sont des experts. Or, en se regroupant, ces opinions offrent des résultats manifestement plus
intéressants que celles des scientifiques hautement spécialisés. C’est ça qui est fascinant avec Wikipedia. Une opinion diffuse et éparpillée rivalise avec le travail universitaire par un
étonnant processus d’auto-organisation.
La sagesse des masses est-elle supérieure au savoir des experts ?
Oui, et à bien plus d’un égard : par son actualité, par son ampleur, par sa profondeur et par la richesse de ses
références. En revanche, on n’y trouve naturellement jamais de contributions hautement abstraites comme celles du Dictionnaire historique de la philosophie. Certains des articles de cet ouvrage
ont vingt-cinq ans, mais ils sont mûrement pensés et toujours pertinents. Wikipedia, c’est la doxa pour le peuple. Mais, quand on est un professionnel, on doit communiquer avec des
professionnels.
Le phénomène dissimule également des évolutions économiques très importantes. Une entreprise comme Wikipedia
menace l’existence de temples de la connaissance publique comme l’Encyclopaedia Britannica.
Eprouvez-vous parfois un sentiment de fin du monde ?
Pas de fin du monde. Mais il est sûr qu’il y a quelque chose qui change dans la pertinence publique.
L’expertocratie perd du terrain, de la légitimité. On peut à bon droit dire que les masses gagnent en influence. Les gens deviennent de plus en plus des idiotae – comme disait au Moyen Age
Nikolaus von Kues [1401-1464, cardinal allemand et grand esprit] –, ils se contentent de leur opinion et n’écoutent pas les lettrés.
Vous qualifiez les milliards d’internautes d’idiots ?
Je ne dis pas ça méchamment. Les nouveaux idiots ne se laissent pas dicter leurs connaissances, leurs intérêts
ni leurs passions. Ils s’organisent en un contre-pouvoir étonnant.
En quoi la navigation sur le Net change-t-elle nos habitudes de pensée ? La raison occidentale avec
sa structure thèse-antithèse-synthèse peut-elle encore fonctionner dans notre culture versatile du clic ?
Chez Kant, la raison n’est assurément pas limitée par le temps. Avec Habermas, on peut encore discuter pendant
un temps infini. Cela est toutefois de plus en plus irréaliste. Aujourd’hui, il s’agit de passer au crible le plus de matériel possible en un temps le plus court possible. En un mot : la raison
classique était indépendante du temps ; aujourd’hui, nous n’avons pas la tranquillité nécessaire pour traiter les informations les unes à la suite des autres. Il vaut mieux repérer l’important en
quelques secondes que maîtriser la déduction.
Comment un professeur de communication prépare-t-il ses enfants à cette façon de
vivre ?
Vous voulez dire : comment je leur lave le cerveau ? J’essaie de leur faire entrer dans le crâne
qu’il faut qu’ils lisent des livres. Tout le reste, je laisse courir. Tout ce que je leur dis, c’est : lisez des livres, sinon vous ferez partie des perdants. C’est la seule exigence que je me
suis fixée pour leur éducation – pour un succès modeste, il faut dire.
D’ailleurs, je vois bien mes étudiants : ils réussissent effectivement à ne percevoir les livres
qu’accessoirement. Avec eux, j’ai renoncé.
Der Spiegel
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