Observatoire de wikipedia : mythe de la neutralité.
| introduction |
ou Socrate contre les sophistes.
De ce dont on s'enrichit, on voudrait qu'autrui s'enrichisse, ce qu'on aime, l'offrir à ceux qu'on aime, qu'on éduque ou instruit, et à qui on tient. C'est pourquoi on éprouve parfois autant de délectation à lire un livre qu'à le prescrire ou le conseiller. Il est des œuvres qu'on ne peut pas garder pour soi, dont la lecture créerait un plaisir inachevé s'il n'était prolongé par celui qu'on espère voir naître chez d'autres lecteurs, à l'infini. Tristes Tropiques - le récit des expéditions de Claude Lévi-Strauss en Amazonie et dans le Mato Grosso (1935-1938), chez les Caduveo, les Bororo, les Nambikwara, les Mundé et les Tupi-Kawahib, puis en Inde (1950) - est de celles-là.
Chanson.On aimerait que ce livre soit un film projeté dans une salle pleine, ou un concert, tant la profusion de pensées, de rêves, d'émotions qu'il suscite demande à «circuler» et à être partagée. Peu importe qu'il soit ou non l'ouvrage le plus important de Lévi-Strauss. Tristes Tropiques est le plus «retentissant», le plus débordant de sens, «hors genre», à la fois essai d'anthropologie, exposé méthodologique, «travelling mental», récit de voyage, recueil de données ethnographiques, «roman vaguement conradien», autobiographie intellectuelle où s'enchaînent pêle-mêle considérations philosophiques, anecdotes, souvenirs personnels évoqués de façon tantôt ironique, tantôt mélancolique. De ce fait, il reste à jamais «dans la tête».
Comme chanson entendue le matin qu'on fredonne toute la journée : difficile d'oublier la comparaison entre les marchés de l'Amérique tropicale et ceux de Calcutta ou de Karachi, là «deux œufs, une poignée de piments, une botte de légumes, une autre de fleurs, deux ou trois rangs de perles faites de graines sauvages», ici «amoncellements d'aubergines et d'oignon roses, de grenades éclatées dans une odeur entêtante de goyave [...], les épices et les currys, pyramides de poudres rouge, orange et jaune [...] dattes agglomérées en gluants monticules de pulpe et de noyaux évoquant les déjections de quelque dinosaure» ! Comme «roman de formation», qui a contribué à faire de chacun ce que, intellectuellement, il est devenu. Ou boîte de photos souvenirs que l'on se plaît régulièrement à fouiller. Ou monument théorique signalant un tournant décisif de l'histoire de l'anthropologie, réflexion sur le métier d'anthropologue, ses motivations, ses implications politiques, épistémologiques ou morales. Ou «première page» de ce qui sera ensuite au centre du débat culturel, la rencontre de l'Autre, la diversité, le souci de l'environnement, le sens du voyage - «je hais les voyages et les explorateurs» -, la disparition des cultures «archaïques», le rapport de l'Occident aux autres grandes civilisations, la globalisation...
Tristes Tropiques (1955) ouvre le volume des Œuvres publié dans «la Pléiade». Qu'un auteur «entre» de son vivant - l'anthropologue aura 100 ans le 28 novembre - dans cette prestigieuse bibliothèque, est rare. La présence de Lévi-Strauss y semble pourtant naturelle, son travail étant déjà patrimoine mondial des sciences humaines. Le volume comprend le Totémisme aujourd'hui (1962), la Pensée sauvage (1962), les trois «petites mythologiques», à savoir la Voie des masques (1975), la Potière jalouse (1985) et Histoire de Lynx (1991), enfin Regarder, écouter, lire). Ce choix, proposé par Lévi-Strauss lui-même, mais dont on voit qu'il exclut aussi bien les Structures élémentaires de la parenté que l'Anthropologie structurale, les Mythologiques, Race et Histoire ou le Regard éloigné,«des Nambikwara qui vivent nus et couverts de cendres aux œuvres de Poussin et de Rameau», permet de suivre quatre décennies de création intellectuelle et prend nécessairement des allures d'itinéraire. (1993 Vincent Debaene l'explique longuement dans la préface. Il est cohérent et, de 1955 à 1993,
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