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Observatoire

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  • Professeur de philosophie, j'ai découvert que WP s'adresse à la jeunesse mais que ses résultats sont problématiques pour une supposée encyclopédie. Rédactions erronées, déformations, tendance à la propagande. Une mise en garde.
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12 mars 2008 3 12 /03 /mars /2008 10:51
Une analyse par un philosophe de la conception du pouvoir qui est celle de Sarkozy.  L'auteur pose la question : Sarkozy aurait-il une conception théologico-politique du pouvoir ?


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Dans la série "ce que vous ne verrez jamais sur wikipedia", soit  des idées, des analyses pour aider à comprendre. Je propose cette analyse car elle me semble tout à fait pertinente, et mérite d'être conservée sur le blog.


Sarkozy et la théologie du pouvoir
 

: article de Bruce Bégout écrivain et philosophe, maître de conférences à l’université Michel-de-Montaigne de Bordeaux-III.
 

paru dans Libération : mercredi 12 mars 2008
 


Dans sa Théologie politique de 1922, Carl Schmitt identifiait l’essence du pouvoir à la décision absolue, sans raison ni justification, la décision pure qui n’avait de sens qu’en elle-même, par elle-même. La dissolution du pouvoir commençait lorsque l’autorité, censée l’incarner, se laissait embobiner par les palabres juridiques et démocratiques et cherchait des motifs raisonnables à ses actions. Car, dès lors, le pouvoir était bridé par l’idée du Bien, et l’autorité se liquidait dans la simple application d’une rationalité qui la régissait d’en haut. Or la décision ne doit être précédée par rien, car elle émane de la toute puissance de la souveraineté absolue. Sans fondement, elle est au fondement de tout. De même qu’elle naît sans raison, elle doit être obéie sans raison. On reconnaît là la conception absolutiste de la monarchie de droit divin qui conçoit le pouvoir politique comme l’émanation terrestre de la puissance divine de création ex nihilo. L’essence du pouvoir réside dans l’abîme insondable de la décision du chef, seule à même de sortir de la cacophonie de la démocratie représentative et d’imposer la voix, une voix. Aussi l’état d’exception était-il la traduction politique de ce miracle de la décision.
 

 


Non content de vouloir rétablir la transcendance et les valeurs soi-disant ancrées en elles, en re-affirmant la radicalité de la religion, face à la tolérance molle et sans passion de la morale laïque (voir le discours devant le Crif), le président Sarkozy se révèle de plus en plus comme un farouche partisan du décisionnisme politique qu’encensait Schmitt et qui lui fit applaudir l’arrivée de Hitler au pouvoir. La plupart des décisions politiques qu’il a prises récemment, en voulant contrer «l’immobilisme» des années Chirac, relève de l’arbitraire le plus pur de la puissance. Ses conseillers et ministres eux-mêmes découvrent post festum les décisions et doivent les commenter à chaud sans préparation : «je décide, vous exécutez». Même les décisions les plus surprenantes, voire absurdes, prises sans concertation ni réflexion (suppression de la publicité sur les chaînes publiques, parrainage d’un des 11 000 enfants juifs morts en déportation par un élève du primaire, etc.), doivent être mises en pratique dans les plus brefs délais par des ministres aux ordres qui font le gros dos et s’interrogent.
 


L’activisme tous azimuts de Sarkozy ne relève donc pas seulement de son bougisme quasi pathologique, mais de la conception même qu’il se fait du pouvoir : l’émanation immotivée de la puissance. Le mal est donc plus profond. Il ne s’agit pas là seulement d’un reflet de l’époque et de sa vitesse, mais, plus sournoisement, d’une expression d’un absolutisme qui déguise son nom derrière une flopée de sondages consultatifs (la présidence monarchique, où le principe réside dans l’Un et émane de l’Un).



On comprend mieux la réaction violente de Sarkozy à la question de Laurent Joffrin lors de la présentation des vœux présidentiels de janvier sur une possible dérive monarchiste du pouvoir. Elle avait touché la corde sensible. Ce décisionnisme soulève ainsi les faiblesses de notre démocratie soit qui s’enlise dans une démagogie d’opinions où la décision compte pour rien, puisqu’elle est fondée sur ce que souhaiterait la majorité sondée, soit qui, par un phénomène sauvage de compensation, exalte la décision absolue de l’autorité. C’est que la décision est écrasée entre les deux (mauvais) infinis de l’absence de raison. Elle est prise sans délibération, dans la résolution pure de l’action, et elle s’applique elle-même sans explication, dans l’obéissance servile. Et comme toute décision sans raison, elle s’entête au déni même de la réalité qui proteste et résiste. C’est que, pour ne pas perdre la face, le pouvoir doit maintenir le caractère immotivé de la décision. Le président n’a pas à se justifier, sa conception du bien public suffit à légitimer une décision prise. Au mépris des protestations des experts et des principaux intéressés, la décision fait valoir la puissance nue du pouvoir.
 


Avec cette double volonté, affichée dernièrement à grands renforts d’effets d’annonces, de réinscrire la religion dans le débat public comme morale radicale enracinée dans la transcendance absolue (Dieu) - face à la relativité des éthiques immanentes et laïques, et de rétablir le pouvoir de décision sans raison, on peut se demander si, après les monarchies constitutionnelles de Mitterrand et de Chirac, plus soucieuses d’entretenir une cour que d’affirmer leur puissance absolue, Sarkozy ne revient pas à une conception théologico-politique du pouvoir.

 


On comprend dès lors pourquoi la transcendance lui tient tant à cœur. Il ne s’agit pas simplement d’un facteur d’ordre au sens où, selon sa vision naïve des choses, la religion sert à donner un sens à l’existence et à discipliner les passions, mais un facteur de puissance. Le flirt avec Dieu s’expliquerait ainsi par la volonté de retrouver le cœur même du dispositif théologico-politique : la décision souveraine de l’autorité. Mais on pourrait s’interroger sur l’horizon même de ce décisionnisme. Car la décision elle-même ne supporte pas l’interrogation (ce pinaillage rationaliste qui cherche l’universel). Elle ne sait pas elle-même ni à cause de quoi ni en vue de quoi elle agit. Un autre partisan du décisionnisme existentiel et politique, Martin Heidegger, avait insisté dans les années 20 sur ce caractère abyssal de la décision. La décision se fondait sur la nullité de tout fondement, de sorte que son caractère monarchique était aussi anarchiste. C’est parce qu’elle est sans principe, qu’elle est le seul et unique principe qui vaille. Or, comme les étudiants de Heidegger qui se moquaient de cette fascination de leur professeur pour la résolution pure et la décision sans appel, on pourrait dire : le Dasein de Sarkozy est résolu, très résolu même, mais il ne sait pas à quoi.

 


source Libération

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Published by alithia - dans philosophie
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